1Q84 de Haruki Murakami

De la chiasse bien liquide pour qu’elle puisse couler sur 1500 pages (ou 50 heures d’écoute, dans mon cas). Murakami commence une histoire intéressante avec des éléments politiques, mystiques, un groupuscule marxiste imaginaire qui connait un schisme puis une évolution sectaire, et  deux personnages un peu intéressants, dont un qui réécrit l’étrange livre d’une étrange adolescente. Soit. Le premier livre est lent mais on se dit que les éléments mis en place peuvent aboutir à quelque chose bien construit et riche.1

Dès le deuxième livre, on sent que l’auteur (ou son auteur fantôme) ne sait pas trop quoi faire de ce qu’il a mis en place, ni pour les parties réalistes ni pour pour les éléments fantastiques. Dès lors, il commence, avec des procédés voyants, à répéter chaque élément, chaque personnage ayant, par exemple, à se remémorer les quelques événements qui sont parvenus péniblement auparavant.

Le troisième livre est une farce grossière. Alors que ce devrait être un crescendo où tous les éléments viennent s’emboiter les uns dans les autres jusqu’au dénouement logique, tout est statique. La tueuse du leader de la secte, Aomame, se cache dans son appartement secret. Tengo, pense, fait l’amour sans trop savoir pourquoi à la petite Fukaeri, puis lit des histoires à son père dans la « ville des chats », comme il nomme l’endroit où son père est allé mourir, sur la base d’une nouvelle lue dans un livre, et qui est aussi trépidante qu’un épisode de Derrick, même vu sous acide. Un détective difforme, apparemment recruté depuis un roman précédent de l’auteur (recyclé ?), apparaît en tant que troisième narrateur, et attend le retour de Tengo dans un appartement. Nous, on s’emmerde dur. Valeur ajoutée de ce  personnage qui passe de personnage secondaire à narrateur ? Pour l’auteur, liquéfier un peu encore sa bouillie de rien vaguement fantastique et fourre-tout, en faisant découvrir au détective …tout ce que le lecteur sait déjà.

Et dans la non-bataille ennuyeuse, l’auteur (ou son auteur fantôme) permet de faire plein de placements de produits en citant toutes les marques qu’il peut de manière grotesque et insultante.

Même les éléments mis en place (des passages dimensionnels traversés par des êtres mystérieux, deux Lunes, des copines lesbiennes qui meurent, une petite vieille étrange qui pourrait être un agent double de la secte, un mercenaire homosexuel qui cite du Proust et du Jung, deux sbires de la secte, un livre qui devint la réalité et la réalité qui est consignée dans des livres, etc.), l’auteur (ou son auteur fantôme, ou un collectif occulte d’incapables) ne sait (savent) qu’en faire. Et n’en font rien, d’ailleurs.

De sorte que ça termine dans la niaiserie mielleuse et comme une mauvaise rédaction d’enfants se terminant par « tout ça, cette lente grandiloquence, ha bah c’était qu’un rêve-euh ». Tengo et Aomame baisent et Tengo est tellement cool, qu’il accepte qu’elle ait deux petits seins de taille inégale. Ça valait bien 1500 pages…

Well, well, well… et Orwell ?

Au fait, se dit-on une fois le trifoutage de gueule terminé : n’avait-on pas entamé cette lecture ou écoute parce qu’on y attendait quelque chose dans la veine du génial et révélateur 1984 d’Orwell ?

Pourtant, de cette œuvre il n’y a rien, malgré le titre “mensonger” à sa façon, et malgré un pathétique raccrochage que l’auteur (ou son auteur fantôme, ou l’éditeur qui se dit qu’il devait sauver le manuscrit stupide de son auteur) essaye sans que ça soit convaincant. D’ailleurs, ça ne colle tellement pas, que l’explication un temps avancée (Little People = inverse de Big Brother ; so what, mother fucker?), est aussitôt abandonnée pour ne plus jamais revenir.2 Le ridicule ne tue pas, même cette bande de nuls ne l’a pas tenté… le lecteur a déjà été trompé en prenant le texte, ils ne sont pas allés plus loin dans cette voie.

Ayant ainsi bien volé l’aura du chef-d’œuvre d’Orwell, il suffit de mettre les critiques aux garde-à-vous et de leur intimer (moyennant dessous de table ?) de glorifier l’œuvre pour que les cons en fassent de même, malgré l’arnaque évidente.

Plus c’est gros… plus l’escroquerie passe

J’ajoute, enfin, une réflexion sur le procédé. Toute cette daube tiendrait en 300 pages. Mais comme c’est ici une trilogie, le lecteur peut croire que la lenteur du premier livre est due à la quantité des éléments qu’il faut apporter pour que le dénouement soit compréhensible, alors qu’il n’y a qu’une petite sauce pauvre à épaissir péniblement. Deuxième avantage de multiplier lignes et détours inutiles, sinon les impasses, est de capter le lecteur qui, ayant déjà tant lu, veut arriver à la fin pour ne pas avoir perdu son temps. Certes, il en perd encore en continuant, mais plus il a avancé, plus la difficulté d’arrêter est dure, un peu comme lorsqu’on perd au poker mais qu’on veut jouer pour se refaire. Ou qu’on ne veut pas perdre la face en se disant qu’on s’est fait avoir, alors on espère bien fort que s’accrocher n’est pas en vain. Surtout que le lecteur fait confiance à l’éditeur, le con. Il se dit que si c’est publié c’est que ça en vaut la peine… Il est trop naïf pour croire qu’on se fiche de lui. « Murakami, quand même ! » « 1500 pages, quand même, ce ne doit pas être pour rien ! » « Belfond, quand même ! » Eh non, ducon, on se fout quand même de toi ! Tout ça pour rien !

Pour rien, non, pas totalement. Pour vous faire acheter un long support de publicités, avec des marques répétés un certain nombre de fois, comme TF1 diffuse des contenus-prétextes pour vendre de l’espace-cerveau à des sodas dégueulasses. C’est donc encore plus pervers que TF1, donc puisqu’au moins la chaine de télé-poubelle est quasi-gratuite car comprise dans la redevance télé qu’aucun fantôme grotesque de père (élément idiot qui ne débouche sur rien) ne vient vous réclamer à votre porte.

Moi-même, je l’ai écouté de part en part en faisant d’autres choses qui me laissaient mon propre espace-cerveau disponible. Je n’ai donc pas trop l’impression d’avoir perdu mon temps. De toute façon, tout était tellement lent, verbeux, redondant, deux ou trois fois ne suffisant pas par moment… voire, Murakami (ou…) évoque un fait passe puis le narre par la suite comme la mort du détective, par exemple  …bref, que même en se concentrant sur autre chose, on ne perd pas grand-chose. J’ai failli lire (et non écouter) le deuxième livre car la fin du premier m’avait laissé sur ma faim et je ne voulais pas attendre d’être arrivé dans un autre continent où se trouvait le disque-dur contenant les MP3 de l’œuvre (qui ne m’a rien coutée, heureusement !). Mais avec l’arrivée des nains ridicules qui crient « hoho ! », j’ai eu au plus profond de mon âme la certitude que tout ça ne parlait de notre monde, même entre les lignes, que c’était juste de l’esbroufe, et je salue rétrospectivement mon choix.

Au final, des escrocs en bande, voilà qui sont les gens qui nous ont mis ça entre les mains, critiques compris, qui font partie du même système. A moins que ce ne soient des sociétés secrètes qui s’amusent à tester leur capacité de vendre de la merde en la faisant apprécier aux gens. Si le cas, ils semblent avoir réussi. Ça devrait nous faire réfléchir… jusqu’au où peut-on nous manipuler de la sorte ?

Photo d’entête : “Caca de Arale” par Jesús Reinoso.

Notes

  1. De fait, 1Q84 me fait penser à la Horde du contrevent du grotesque Damasio, qui commence en apothéose, contient des éléments intéressants que l’auteur ne sait pas gérer, abandonne puis qui termine de manière ridicule en alpinisme niais où nagent un gros vomis de citations de Nietzsche, Eluard et autres références croisées en Terminale section L pour épater l’inculte.
  2. Comme Fukaeri qui disparaît, de même que la petite vieille commanditaire de meurtres, comme le mystère de l’assassinat de la policière nymphomane et un peu lesbienne, comme le fantôme du père de Tengo, comme la raison des deux Lunes, etc.
(PdB) Écrit par :