A Sorj Chalandon

Cher Sorj Chalandon,

Je vous ai croisé seul à un stand et j’ai failli venir vous voir. Je ne voulais pas acheter votre dernier livre, bien que je n’aie, soyez-en sûr, rien contre lui – seulement j’en ai déjà tellement en retard dans ma bibliothèque vers qui j’ai maintenant envie de me pencher que le vôtre attendra. Désolé, mais c’est comme ça. Je serais venu à vous, donc, sans gêner personne, sans jouer des coudes, sans avoir à justifier de ce temps pris aux autres, et peut-être même vous aurais-je rendu un peu service puisque vous auriez été occupé, vous évitant cette situation peu glorieuse de vous voir, vous grand écrivain, sans public, même dans une petite ville de province où quiconque ne passe pas à la télévision juste après le journal de 20h, n’est pas connu. Je l’aurais fait pour vous, vraiment, car j’ai horreur de ces stands de salons où on ne peut pas feuilleter un livre sans être épié par leur auteur guettant votre réaction – et moi j’aime faire des grimaces en ouvrant un livre quand je sens qu’il le mérite. Je l’aurais fait tout de même pour vous, personnellement, car, par exemple, à côté de vous se trouvait Carole Martinez, que je n’ai jamais lue mais que j’ai fait lire en achetant Le cœur cousu à Maman1 et je n’ai eu aucun scrupule à la laisser seule. Vous, je vous ai lu et entendu. J’aurais donc pu venir vous dire merci pour le Quatrième mur. Mais alors que j’allais me retourner vers vous, je me suis dit que j’aurais donc à vous dire que je vous remerciais de m’avoir construit patiemment une histoire pour la démolir ensuite au moment où j’étais entré moi-même dans le rêve stupide de votre personnage, que je n’ai pu m’empêcher de vouloir savoir, dans une longue nuit terminée avec votre livre et à 5h du matin, où se terminerait l’horreur (alors que vous nous l’aviez dit dès le départ !) et que c’est ce que j’ai lu de plus effroyable depuis des années. Vous m’auriez pris pour un masochiste.

Après vous avoir entendu, un peu plus tôt dans l’après-midi, parler de votre dernier livre, Profession du père, j’aurais pu rajouter que je comprenais mieux désormais, votre habileté cervantesque à transformer votre lecteur sain en d’esprit en fou, avec cette même force que dans le Quijote lui-même. Mais vous m’auriez pris pour un flagorneur à vous comparer au grand génie de l’Espagne, et je préférais encore passer pour un détraqué que pour un courtisan.

Je ne suis donc pas venu à votre stand pour vous parler et avec l’indélicatesse de ne pas vous prendre un exemplaire de votre roman – j’avais assez dépensé en livres pour enfants aujourd’hui et je ne vois pas à qui je pourrais l’offrir. En outre, je trouve la dédicace faite à un anonyme, totalement débile – je n’allais pas nous pousser à nous en rendre coupable. Donc je ne suis pas venu. Mais merci quand même, vous m’avez bien eu avec votre Antigone au Liban ! Au plaisir de vous retrouver un autre jour en vous lisant de nouveau, voire en vous écoutant d’autres fois car vous êtes quelqu’un de très intéressant. Et c’est chouette de pouvoir vous le dire gratuitement, sans que n’ayez à répondre, en sachant même que vous ne lirez jamais cette lettre, juste parce que j’ai un « merci » sur le cœur qui peut peser parfois plus qu’une envie d’insulter réfrénée  puisqu’on a aucune (ou moins de ?) raison de taire des sentiments positifs envers les gens là où la correction demande tout de même de taire certaines de ses aversions. Enfin, voilà, merci de m’avoir malmené et cuisiné comme un bleu, ça a fait du bien ! Vous avez réussi avec ce roman, ce que la littérature peut faire de plus fort, là où elle surpasse même un peu en pédagogie l’essai.

[Des lettres qu’on n’écrit pas #2]

  1. Je vous expliquerai une autre fois pourquoi, là je n’ai pas le temps. []