Anissa Corto – Yann Moix

Ce fut le deuxième livre de Yann Moix que j’ai eu sur les yeux. Auparavant ça avait été Partouz qui m’avait plu pour son style baroque autant qu’exaspéré pour cette même raison, celui-ci nous menant menant le long de circonvolutions interminables et dorures souillées de sperme proches de l’art pour l’art avec petit goût adolescent pour la provocation. Je comptais lire Naissance, un jour (une année ?), voire le reste si affinités parce que l’homme m’avait plu du temps où il était chroniqueur radio dans l’émission de Laurent Ruquier sur Europe 1 et que les rares fois où je l’ai vu dans l’émission hebdomadaire du même présentateur, mais à la télévision, je l’ai trouvé si pathétique, si inadapté à l’exercice, qu’il avait gagné ma sympathie1. Or, je pense que, sauf accident de parcours, Anissa Corto sera mon dernier Moix.
En effet, durant toute la lecture de ce livre de 293 pages, je n’ai pu m’empêcher de penser à Proust2. D’une part, parce que je retrouvais ces généralisations étouffantes qui déjà m’exaspéraient chez le premier, lorsque le narrateur passe de la première personne du singulier à un « on » ou « nous » censés hisser le texte à un statut quasi-philosophique, ou, disons, scientifique puisqu’« il n’y a de science que du général » comme nous le savons tous, n’eeeest-ce paaaas ?, depuis Aristote, là où il n’y a, au fond, que propos de café du commerce, sociologie de comptoir et sommets de la pensée dignes d’un rayon « bien-être » de librairie, présentés sous du tape à l’œil rhétorique et effets de style bons à impressionner les étudiants de premier cycle universitaire savamment abrutis par leur 15 ans – minimum – d’Education Nationale déjà subis. D’autre part, cette même volonté de pulvériser le record de Pénélope à la broderie, tout en s’adaptant à l’air du temps, c’est-à-dire que 1) Moix remplace l’inoubliable sonate de Vinteuil par le Top 50 des années 70 – tout autre objet culturel fleurant trop fortement la « distinction » est troqué par la culture pop, plus démocratique et ainsi on fréquente Marne-la-Vallée plutôt que Deauville ; 2) après de longs développements sur un paradoxe, un souvenir, des considérations aériennes et lentes, Moix clôt ses paragraphes ou chapitres, par une phrase courte, presque un aphorisme, un truc bien pêchu qui tranche, accélère le rythme, cogne par terre et fera de belles citations pour les lecteurs colporteurs de memes et de phrases. Or, s’il essaye de varier les plaisirs, comme avec des passages en vers très proches d’Eluard, le procédé est trop voyant pour qu’on l’oublie. Comme un prestidigitateur demi-habile qui n’arriverait pas à nous emporter jusqu’à ce qu’on se fiche qu’il y ait un truc.

Et c’est donc ça qu’il y a d’agaçant chez Moix : c’est une écriture qui cherche à étirer le sujet, presque jusqu’à le faire disparaître, pour s’obliger à des trouvailles. Un côté nouveau roman warholien ponctué de slogans publicitaires et d’un peu d’Oulipo. Une écriture qui n’a pas assez gommé ses emprunts à M. Proust, A. Robbe-Grillet et F. Beigbeder, sans en réussir la synthèse géniale. Et tout ça, au final, au service de rien. Juste pour impressionner et se faire plaisir. Aussi j’ai le sentiment d’être face à un livre de Moix comme devant un porno : un scénario nul au service de performances inutiles (toujours plus dur, toujours plus long, toujours plus bruyant) et avec la forfanterie de l’acteur qui vous annonce d’entrée qu’il ne va pas se contenter de jouir à l’intérieur du livre mais qu’il faut que sa semence exulte, pétille, asperge et que vous en serez les bénéficiaires (applaudissez !). L’éjaculation faciale, le coït extra-utérin sans les mains et histoire qu’on voie bien la jouissance, le plein les yeux à frotter (ébahis et collants), c’était rigolo deux fois, Yann. Vraiment. J’ai bien aimé. Tu m’as eu. Mais là je prends ma douche et je m’en vais. Non, n’insiste pas, je m’en fous que tu aies fait 1150 pages avec Naissance, pour trente secondes de ta vie. Range ta bite, ta boite à clinquant, ta boutique à bordel, ma connerie a ses limites. J’ai des centaines de livres à lire et les tiens – ça te consolera – rejoindront ceux de Proust au rayon virtuel des livres que je ne lirai pas…

  1. Si timide face à l’écofasciste Paul Watson en janvier 2016, si obséquieux face à Christiane Taubira qui, mauvaise camarade, ne manquera pas de l’humilier en le méprisant ostensiblement et refusant son soutien (février 2016), le seul contre qui il s’en sort, c’est le petit roquet Bénabar. []
  2. Il doit y avoir une interview où Moix cite cette référence et nous la livre sur un plateau mais je ne lis pas les magazines littéraires, c’est comme ça, donc c’est peut-être un secret de Polichinelle chez les gens informés mais je ne suis pas informé. []