Baiser(s), un recueil de nouvelles

Belle idée qu’ont eu les Éditions du Mystère de commander et publier ce recueil de sept nouvelles qui commencent toutes par la même scène initiale d’un couple s’embrassant. Dans cette scène la description du baiser a été laissée volontairement floue, de sorte que les sept auteurs qui lui ont donné sens, ont pu l’infléchir chacun à sa façon.

C’est ainsi que pour l’un, il est la clef d’une relation qui commencera vraiment seulement quelques années plus tard. Dans une réécriture plus joyeuse d’“el encuentro” de José-Luís Borges où deux couteaux veulent se battre l’un contre l’autre et trouvent à chaque fois d’autres mâles pour les empoigner et servir de mains à leur duel, ici ce sont deux bouches qui s’appellent et, bien que leur deux “supports” aient oublié ce flirt, n’en ont pas terminé l’une avec l’autre. Ce qui expliquera que les deux amants ne fassent jamais l’amour mais s’embrassent à chaque fois comme s’ils avaient à accomplir le dernier baiser de leur vie et qu’il devait les nourrir pour le restant de leurs jours.

Pour un autre, ce baiser est une erreur. On ne sait pas trop si les deux protagonistes sont éméchés, s’ils sont tous deux mariés l’un et l’autre ou ne serait-ce que l’un des deux et si le baiser a ainsi une légère saveur d’adultère. Toujours est-il que ce baiser qui ne sera suivi de rien d’autre, est un geste qui n’aurait jamais dû exister. Et qui n’aura pas d’existence autre que dans un fugace souvenir partagé par deux êtres qui se sont abandonnés sur les frontières de l’interdit et n’en parleront jamais plus.

Un troisième auteur fait de ce baiser le début d’une histoire. Les lèvres se touchent, la musique débute comme au contact d’une tête de lecture et des microsillons d’un disque, et l’auteur nous raconte alors tout ce qu’il a fallu de préparation à ce petit geste-là, presque anodin, que nous aurions, autrement, suivi sans en percevoir toute la profondeur.

Évidemment on s’attendait à des contrepieds et la nouvelle suivante s’en charge en imaginant que ce baiser est une fin. Les deux amoureux s’aiment mais la vie les sépare. On ne sait pas vraiment quoi, on ne sait pas si l’un des deux part, si leur amour est impossible et pour quelle(s) raison(s). Pour autant, ils savent que ceci est leur dernier baiser, le dernier geste de tendresse qu’ils pourront se permettre ou qu’ils auront l’occasion d’échanger. Ce baiser n’est plus beau comme le précédent mais triste, infiniment triste car tout un amour doit passer par lui et ils en arrivent à se mordre pour saigner tous les eux, que leurs sangs mêlent et passent dans les veines de l’autre par l’entremise de leurs bouches, qu’ils puissent se couler en cachette ou de manière portable l’un dans l’autre avant de repartir chacun de leur côté. C’est un baiser dégorgeant de larmes, l’un des deux plus tristes.

Le cinquième baiser est comme le point d’un point d’interrogation dont le large arrondi se dresse juste au-dessus. Ils ne savent pas très bien ce qu’ils éprouvent l’un pour l’autre, ces deux-là. Ils s’embrassent en espérant le comprendre, comme si le toucher de peau devait produire une réaction chimique capable de les éclairer sur leurs sentiments. Ils ne savent pas s’ils aiment s’embrasser, s’ils trouvent ça bon, leurs lèvres ont le goût d’un vin dont ils ne reconnaissent pas les nuances. Alors qu’il avait abordé ce couple avec légèreté comme on croise deux adolescents qui se bécotent, l’auteur a le talent de nous entrainer dans leur mystère au point que nous voulons nous aussi savoir la réponse que leur dira ce baiser. A vous de voir si celle-ci vient ou si la nouvelle a déporté l’interrogation du couple au lecteur sans jamais ne l’apporter, cette réponse…

Arrive ensuite un baiser plus léger qui n’est qu’impulsion sans autre considération. Dans le baiser-erreur, les deux humains savaient qu’ils faisaient quelque chose de mal et les lèvres étaient le confluent de conflits moraux, utilitaristes ou pratiques. Ici l’homme embrasse la femme, elle se laisse faire, on ne sait pas trop ce qu’ils se veulent ou ce qu’ils veulent se prouver l’un à l’autre ou encore à eux-mêmes. Leurs regards se sont croisés, ils ont eu envie de s’embrasser, ou du moins l’un des deux a pris les devants et l’autre y a consenti en ne se dérobant pas. Mais ils s’embrassent et c’est tout. Peut-on s’embrasser sans ne vouloir rien d’autre, sans aucune signification allant plus loin que l’évidence de cette envie ?

Le septième baiser est un peu l’opposé du baiser-clef puisqu’il est un baiser qui implique un châtiment pour l’un des deux, celui qui, par ce geste, se soumet à l’autre et acceptera de l’épouser bien qu’il ne le voulût jamais, et toujours pas bien qu’il se rende. C’est un baiser consenti, un baiser de défaite, un baiser qui se retient de mordre mais non pas pour sentir le goût intime de l’autre comme dans le baiser-fin, mais pour faire mal.

Une conclusion adoucit un peu la dernière impression que nous avait laissé la dernière nouvelle et nous propose de considérer que tous ces couples dont, à chaque fois, on n’a jamais su trop qui ils sont et encore moins leur âge, est peut-être le même. Peut-être a-t-on lu plusieurs baisers qu’ils se sont échangés à plusieurs moments de leur vie et que, si à chaque fois le geste pouvait être nommé par le même mot, il y avait de nombreuses façons de le vivre qui les rendaient tous relativement dissemblables. L’auteur anonyme de cette conclusion (qui pourrait donc être l’un des deux membres de ce couple) propose alors de voir ces baisers comme un seul, sans nous en dire plus, en nous laissant la charge de comprendre comment ce baiser serait capable de défier la logique, dont le principe de contradiction d’Aristote.

Photo d’entête : extrait de “Kiss” par stephanie carter.

(PdB) Écrit par :