Boussole de Mathias Enard

J’ai commencé à écouter ce texte. Plusieurs fois. J’avais beaucoup aimé Parle-leur de batailles… donc je me suis accroché. Et puis comme c’est un texte audio, normalement ça ne me coûte pas grand-chose, vaquant à d’autres occupations pendant mon écoute consciencieuse. Là, ça m’a vraiment couté. Trop. D’une part, la non-histoire de ce personnage de pleureuse impuissante est mal servie par la voix rebutante de Mathias Enard, qui est horrible et aussi monotone que le texte. D’autre part, son texte est long et précieux qui parle donc d’un universitaire un peu timide qui, faute d’avoir la virilité nécessaire pour déclarer sa flamme à la jeune et rousse Sarah rencontrée dans le cadre feutré et les frous-frous de papiers des colloques et des blablas franceculturesques, nous fait part, dans une lenteur épouvantable, de ses atermoiements.

Un bonhomme qui veut tringler une collègue : banal. On a tous connu ces moments dans une vie, où on s’est dit que sauter la fille de l’open space d’en face, la nouvelle task manager de l’office room front-end, à la hussarde dans la cafétéria un soir overbookés où un projet top priorité vous aurait laissé charrette et top focus sur le process, et que l’espoir de cette petite aventure donnerait un peu de piment à ses mornes journées passées à un boulot sordide auquel on est obligé d’aller pour toucher sa paye mensuelle et avoir le droit de n’être en découvert que le 25 du mois, pour négocier son crédit avec un banquier ignare qui vous fait la morale alors que sa banque est en faillite potentielle jusqu’à la prochaine bulle qui fera partir toutes vos économies – pas les vôtres personnelles, hein, qui n’existent pas, mais celles du pays dans lequel vous vivez – en larmes et en sang. Mais quand c’est entre intellectuels, ça prend tout de suite des allures grandioses. Ridicules. Grandiosement ridicules. Sortez perruques blanches, références bibliographiques et notes de bas de pages à n’en plus pouvoir de sa propre érudition, et ça devient vite pénible, notre jeune impuissant et insomniaque nous saoulant de ses réflexions frustrées à n’en plus finir. Et le jeune être délicat de pleurnicher : « ô dire que si je suis occis par la vie, demain,  sur la côte occidentale d’un accident banal, je ne pourrai plus relire cette fabuleuse deuxième édition augmentée des Werke de Jörg Samesteiger, dans cette magnifique traduction russe en vers décasyllabiques zoroastriens réalisée par Olga Proupoutov en 1912, où, dans le nouvel appendice refondu d’après les leçons des manuscrits de Iéna (IPW 567) se trouvait la seule occurrence de farfadets éthériques de toute la période pré-mahométane (du moins si on peut en croire la controversée thèse de James Grugg, de 1943) et que j’avais trouvée chez un bouquiniste maronite de Beyrouth Ouest, cette fameuse fois où… », j’arrête, quel être exquis et raffiné, je mouille, je n’en peux plus, c’est une flaque à en ressusciter la Mer Morte dans une vibration sympathique chantée par le chœur de l’ode de mon désir !

Certes, je comprends ce petit monde de passionnés qui voyageraient à l’autre bout du monde pour un livre, qui sont si inadaptés au monde normal – et c’est signe de santé mentale que de ne pas l’être – qu’ils ne se sentent bien que dans la compagnie silencieuse d’autres rats de bibliothèque. J’ai une certaine compassion pour ces professeurs et étudiants qui perdent leur cervelle à des obsessions érudites, et je devrais donc comprendre ce roman. Mais je le trouve indécent de se répandre ainsi au service de rien, pour narrer ses misères de riche et en jeter plein la vue de sa fragile sensibilité hors du commun, quand il y a tant de choses à dire sur le monde et notamment dans ce Moyen-Orient déchiré, manipulé, détruit par la lâcheté des mêmes freluquets occidentaux qui se perdent en vagues considérations universitaires pendant que les Etats dans lesquels ils vivent, trafiquent la misère des plus faibles. Et rémunèrent ces couillons larmoyants, achetant leur silence et leur soumission par des postes, en faisant des petits agents lâches du Système.

Ainsi autant Parle-leur… était beau car tout en pudeur, en ellipses et sachant s’arrêter au bon moment, autant celui-ci est un labyrinthe de méandres lassants et de sourdes insultes proférées à l’encontre du lecteur assez con pour s’infliger tout ça. Parle-leur avait gagné un prix du public, de la vraie France – Boussole est un prix Goncourt, décerné par une bande de dégénérés où les hystériques et les névrosés, les glauques et les mal-baisés rivalisent de nullité dorée, noyée dans le champagne et les paillettes de cocaïne. Un jour, on parlerait de courage, de révolution populaire et de têtes mal faites placées sur des piques bien dures et ce serait un beau poème qui dirait liberté, égalité et merde à leur fraternité.

En attendant cette Boussole n’est pas aussi lourde que du Proust, même si c’est au service, un siècle plus tard, de la même élite sociale entretenant le bon peuple de ses petits problèmes quotidiens dans son monde apprêté et raffiné. C’est vrai que plutôt que de nous emmener nous cailler sur les cailloux de la surfaite Deauville, perdre notre temps dans les salons de thé avec de grosses bourgeoises et des aristocrates malingres, Enard nous promène un peu dans l’exotisme de l’Europe de l’Est et du Moyen-Orient, mais ça s’avère vite rasoir. Et tout ça alors qu’avec une bonne branlette efficace en écoutant du Bach devant une icône de Sarah, on n’en parlait plus au bout d’un quart d’heure ! Ca fait beaucoup de papier gâché, de papyrus mis à contribution et de papis cités pour un peu d’essuie-tout épargné…

Bon, il parait qu’à la fin il coince la petite, mais avant cela, je m’ennuyais assez pour m’en foutre pas mal.

(Un jour peut-être j’irai voir si j’ai bien fait de m’arrêter à mi-chemin avec notre universitaire les couilles pleines dans qué-quête érudite, mais j’ai tellement à lire que je doute de redonner une cinquième chance à ce petit cabinet de curiosités qui n’a suscité en moi que bâillements.) 

Bande originale de la bulle : « France Culture » d’Arnaud Fleurent-Didier

Photo d’entête : “Flower Bed Dance” par Charlie Marshall.

(PdB) Écrit par :