Cap à l’Est du Chili

Chers gens du Vieux Monde,

Il faudrait vous dire des choses magiques, vous faire rêver, avec ce petit plaisir malsain de vous en mettre plein la vue. Mais je vais être franc : mon plus beau voyage est Santiago de Chile. Et pourtant.
2012-12-10 09.39.25Après presque un mois de pérégrinations, j’avoue que me manqueront tous ces endroits où l’on n’est qu’en transit, chambres d’hôtel impersonnelles que l’on occupe le temps d’une nuit comme le plus bel endroit du monde après une journée éreintante, ces non-lieux, gare de bus, bars, où l’on se croise entre deux étapes, à regarder les gens qui passent, à moitié concentré sur son ordinateur, tapant ici un paragraphe, là un titre, répondant à un ami, à une mère, à revoir de loin un tel qui vient d’Europe et que l’on a déjà vu à 1000 kilomètres d’ici lors d’une visite, membre de cette communauté aux frontières fragiles, troupe de nomades qui se suit, se rencontre, se perd de vue… Une valise laissée à Buenos Aires, des livres et quelques affaires en dépôt à Santiago, une voiture qui se balade vers Nantes, un point fixe en Alsace, des souvenirs qui hantent d’autres endroits encore, quelques dates pour point de repères et c’est à Montevideo que j’ai compris qu’au fond c’est dans l’errance que je me sens le plus chez moi. Je garderai pendant quelques temps le souvenir des visages et des noms de compagnons éphémères qui ont partagé avec moi un trajet, une visite, une journée, une soirée, un voyage et je finirai par les oublier.
Chambres impersonnelles – mais au fond, ai-je plus investi les endroits où j’ai vécu ces dernières années, depuis mon départ d’Alsace vers le Sud-Est de la France ? Il n’y avait qu’une décoration qui me tenait à cœur et que j’avais ressorti de mon moi alsacien pour l’offrir au nous qui existait entre Aur* et moi, et que je lui ai laissé lorsque ce lien s’est déchiré ; il n’était plus à moi.
Communauté aux frontières fragiles – mais sans tampons et tout ce pipo migratoire qui fait perdre un temps dingue, sans les contrôles de police tout le temps, où des types très fiers en uniforme préfèrent souvent contrôler les papiers des jolies filles du bus, regardant d’un air négligeant votre sac histoire de faire semblant… Ils se touchent, les Argentins avec leur police…
Errance – « Il faudra quand même que tu te poses un jour », me dit un Colmarien que je fréquentais du temps d’A*, cet été. Peut-être.

2012-12-02 16.00.33Je me promène dans les rues ensoleillées de Montevideo, un air de tango résonne au loin, dans le patio d’une belle villa, un couple âgé danse. Anita, Chloé et Auriane se baignent en ma compagnie, ou l’inverse, dans les flots chauds d’Igazú. Une femme qui me parle dans le train de banlieue de Buenos Aires, je ne peux m’empêcher de faire l’européen donneur de leçon :
— Ils ne mettent jamais le nom des gares en Argentine ? Ça serait pratique pour savoir où il faut descendre…
—  Si, ils vont le faire, ils sont en train de moderniser la signalétique (ce n’est pas ce mot qu’elle a utilisé…)
— Moderniser ? Mais ça se fait depuis le début du train, soit plus d’un siècle !
Mónica, Sven et un couple de Russes attendent le bus avec moi après la visite à Talampaya : s’il ne passe pas, nous ne savons pas où nous dormirons cette nuit, nous regardons la longue ligne de droite qui se perd dans l’horizon sans espoir, mais il passe, en retard, toujours, mais il vient, toujours aussi. J’ouvre le rideau du bus : la pampa, pour changer. Elle tient l’homme et se laisse emporter par lui dans le rythme, je ne sais pas pourquoi le tango m’évoque toujours la mort.

2012-12-05 12.07.31Oublierai-je Mendoza ?, où je retrouve avec joie dans les odeurs, l’architecture et l’urbanisme, un air d’Espagne. Vous me direz que c’est idiot – parce que vous êtes des gens censés : je ressemble alors à tous ces gens qui s’extasient parce qu’ils retrouvent un goût de banane ou de groseille dans un vin rouge : si tu veux de la banane, tu bois un jus de banane, nouille ! Et bizarrement beaucoup de filles ont, comme en Espagne, ces mêmes bijoux-furoncles agrafés sur le coin de la bouche. Quelle corrélation en tirer ? Doit-on compenser les places agréables et les petits ruisseaux sur le bord de la route par l’ingéniosité des femmes en matière d’enlaidissement ? Mendoza, c’est un rendez-vous important. Un étrange épisode dans les tréfonds de bibliothèque de la faculté d’économie où nous sommes trois à chercher des exemplaires presque oubliés d’une ancienne traduction en espagnole depuis l’italien, réalisée par un professeur aujourd’hui bien âgé (nous apprend un autre professeur lui aussi déjà bien vieux), de la deuxième édition (posthume) des Grundsätze der Volkswirtschaftslehre (1923) de Carl Menger, que je croyais jamais traduite, et dont on nous offre chacun, nous autres visiteurs, un exemplaire. Le mien terminant dans le sac de Gabriela, une ultra-sympathique étudiante d’histoire rencontrée à l’hôtel, qui retourne à Buenos Aires où nous devons nous revoir. Esprit de Borges es-tu là ?

2012-12-02 12.21.20Lisa répond à mon mail, je ne pensais pas qu’elle le ferait, je suis content, j’attends ses photos et je la contacterai sans doute si je vais à Zurich, un jour. Un type dans la rue près du port de Buenos Aires me conseille les bateaux publics Buquesa pour aller à Montevideo et me détourne des privés, je l’écoute. Claire (ici, un regret….) me dit « à bientôt », il y a peu de chances, quand même, « on ne sait jamais », mouais, adieu belle et intelligente Parisienne. Une femme veut me donner son pull dans un bus, parce qu’elle a pitié de moi habillé en vêtements du dehors si chaud, alors qu’il fait si froid dans les bus, et qui se vexe presque lorsque je refuse son offre. « Vous venez faire du tourisme ? Non, faire du trafic de Mentos ! » dis-je au douanier à Colonia, qui me fusille du regard (je déglutis aussi vite ma blague et ange le paquet de bonbons que je viens de lui tendre avec insolence). Il faut beaucoup de courage, de dextérité de chance et d’inconscience pour traverser la rue qui se trouve en face de la gare de bus à Buenos Aires : je ne suis pas le seul à avoir réussi, mais depuis, je vis les premiers jours du reste de ma vie (en attendant la fin du monde prévue par les Mayas).

Long voyage entouré de femmes vers La Rioja : une abuelita à babord avec qui je discute de temps en temps et deux jeunes Françaises à tribord auxquelles je ne montre pas que je comprends leur langue, histoire de rigoler et de voir si j’arrive à cacher mon statut d’étranger. Je les perdrai sans regrets à San Juan puisque, pour des raisons obscures, ceux qui allaient à La Rioja prendront un autre bus. Et obliger de me taper deux films pour débiles mentaux (voitures, nichons, hard-rock et boum-boums) pendant le voyage, plus l’Age de glace qui a le mérite de me faire rire à gorge déployée en même temps que ma voisine de devant d’environ 22 ans, Jessica (revue dans une boite, le soir), et une voisine de derrière d’à peu près 2 ans (jamais revue, elle, dommage, elle avait un rire communicatif, cette petiote)… Le tout pour arriver dans une famille huppée de la ville qui m’accueille à bras ouvert comme si j’étais un des leurs.
Parc naturel de Talampaya trois heures aller (en dormant la plupart du temps parce que pour Andrea rentrer “temprano” ça se transforme en retour à 5h30…) – trois heures retour pour deux heures trente de balade en voiture avec arrêt photo, pas sûr que ça vaille le temps passé, même si c’est beau.

2012-12-07 16.27.11Andrea ressemble comme deux gouttes d’eau à sa maman, contrairement à Juan, son frère ; sa cousine, Natalia dite « Tutti », est complètement extravagante, très drôle, elle finira par sortir avec Gaston, un type au rire le plus rigolo que j’aie entendu, pendant que je discute avec son pote qui déteste les juifs, les Chiliens et Buenos Aires, mais à qui je dois cette formule : « le Chili est un port anglais » ; et qui me sauve de l’ennui lorsque je me fais draguer aux forceps par un apprenti médecin me parlant une phrase sur deux en anglais par snobisme. Je croise une lourde porte, ouverte sur un couloir tapissé d’azulejos qui me parlent de Barcelona, de Sevilla et de Granada, avec une pointe de nostalgie avec la promesse d’un avenir, c’est aussi la faute de Gabriel (le journaliste qui me loge dans sa maison de ville à Montevideo) qui m’a parlé d’Alphonse X, hier soir, et sa volonté de traduire les textes arabes en espagnol (et vice et versa) au XIIème siècle.

Salta ou trois jours à faire le touriste, dans les alentours de cette ville sympathique, à la population très bolivienne, aux trois grands climats et de végétation très différents, où j’ai mes petites habitudes rapidement, la femme qui me loge dans sa maison assez hippie habitant à 12 km de la ville, dans un village qu’on ne peut rejoindre qu’avec un bus passant toutes les demi-heures et pour une heure de trajet, sans Internet à la maison… mais une femme très gentille, fan du Che, de Castro, de Morales, de Chávez… ce que j’apprends juste après notre première conversation sur le Chili. Qui est choquée par l’idée du pardon ou ce que je dis de la mémoire et de l’oubli ; son frère a été tué par la dictature militaire argentine en 1976. Réaction qui me conforte dans l’idée qu’il faut en parler.

2012-12-05 11.14.15A faire le touriste – oui, pas le choix. Les colectivos ne s’arrêtent qu’aux villages, or les points intéressants se trouvent tout le long de la route. Il faudrait louer une voiture à plusieurs et y aller sans guide et tout le tralala, mais bon. Trois jours ça va – quatre, je serais devenu cannibale. A manger une petite suisse, peut-être…
Les alentours – pas que. Il y aussi un petit musée dans la ville dont les pièces principales sont trois corps d’enfants donnés en sacrifice aux dieux sur le sommet de la Cordillère des Andes, qui ont gardé une expression étonnante sur le visage, une souffrance intacte et qui passe comme une métempsychose dans le regard de celui qui les voit 500 ans plus tard.

Bus, encore. Une belle collection de kilomètres. Beaucoup de violence dans les films qu’on nous passe, c’est étonnant. Ces gens manquent-ils d’hémoglobine ? Ça peut s’arranger : « les Malouines sont argentines » voit-on très régulièrement dans le pays ; pas dit que Cristina Kirchner n’ait pas besoin d’un ennemi fédérateur, un de ces jours… De tout ce fatras de super héros, de policiers, de fugitifs, etc. – et bien sûr tous avec le son pour tout le monde par défaut, quand je pensai que, comme dans les bons bus chiliens, les films n’étaient proposés qu’à l’écoute dans un casque – je ne garderai que High Voltage, si intéressant dans la façon dont il était filmé mais au scénario tellement idiot, grossier, se vautrant avec délectation dans tous les clichés et la bassesse imaginable, qu’il en devenait fascinant… pendant que je lisais un article… Boobs vs boulot, il y a concurrence déloyale…

2012-11-26 14.25.21Je laisse tomber Asunción : trop compliqué pour visiter une ville que tout le monde me décrit comme peu intéressante. Donc direct à Puerto Igazú, objectif premier du voyage pour aller voir les fameuses chutes à la renommée mondiale. A l’arrivée première surprise : les petites roues avant de ma valise fondent sur l’asphalte et, désormais, l’avantage de la valise sur le sac à dos s’envolera pour transformer mes déplacements en chemin de croix… Les chutes d’Igazú c’est mon t-shirt lorsqu’on l’essore à l’arrivée à l’hôtel. Le lendemain deuxième surprise : le parc des Chutes est bien goudronné, propre, impeccable, les chemins qui mènent aux merveilles de la nature – jusqu’au-dessus de la Gorge du Diable – sont sans danger. C’est beau, donc, mais c’est domestiqué, il n’y pas de frissons, on ne doit pas gagner le paysage qui s’offre à soi, c’est comme un tigre sans dents, une fille qu’on paye, un peu décevant malgré le paysage. Le seul moment d’aventure dans ce milieu mémérisé, c’est quand tu manges et que les coaties veulent te voler ta nourriture ; les bons moments de rigolades aussi, lorsqu’ils grimpent sur la table et réussissent leur coup en piquant la viande des gens, offusqués… Troisième surprise : passer en bateau sous une chute, j’ignorais que c’était au programme, et perdre mon téléphone portable qui était resté dans ma poche sans que je m’en aperçoive / mon livre était bien protégé : on voit les priorités…

Lucrecia est la première qui me met en contact avec l’espagnol portégnien : la caché (la calle, la rue), la chavé (la llave, la clef), la placha de macho (la plaza de Mayo, devinez), ils ont des che (de che français pas des che espagnol, comme « che » Guevara, même si en effet ils disent souvent cette dernier interjection) plein la bouche. Gabriela elle aussi a ces mêmes che lorsqu’elle ne boit pas son mate à longueur de journée. Le mate, non : je ne suis pas une vache… Café addict et j’assume cet exclusivisme. Les chansons de Jorge Drexler me « collent », il faut que je trouve un album. Au loin Santiago me rappelle que je suis SDF, j’envoie quelques messages et reçoit des réponses sorties de nulle part. J’ai la vue qui baisse : plusieurs fois, lorsque je lis sur papier mes yeux mettent un peu de temps à faire le bon focus ; cela ne se produit que sur papier, comme quoi les adultes avaient tort : ce ne sont pas les écrans les pires. Moi qui me vantait de ma vue, il faut que je prépare tout doucement à ça. Nous sommes feu et cendres en même temps. Un vieux vendeur de glace aux longs cheveux blancs crie « Heeeelado ! » dans les rues de Montevideo comme s’il hurlait à la mort, je tente de le fuir mais il me suit et me persécute.

2012-12-04 19.02.02Donc je n’avais pas prévu de passer mon deuxième jour dans le coin à chercher un nouveau smartphone – dont j’avais absolument besoin pour contacter des Portègnes (ou des Buenos Airiens) – à Ciduad del Este, aux trois frontières, ville de tous les trafics où déambulent des gens qui vont, qui viennent, seuls, ou dans des connivences que le passant ignore, avec des cartons sous les bras, dans un ordre étonnant qui échappe au néophyte. Et les types qui t’attrapent au détour d’une rue et t’emmènent dans un magasin comme tous les autres, où ils attendent avec fébrilité que tu achètes quelque chose pour toucher une com’ sur leur ersatz de service, te regardant avec anxiété lorsque tu regardes ce qu’on te propose et avec supplication lorsque tu le reposes sans être intéressé. Et que des vendeurs désagréables qui marmonnent, ne font pas l’effort pour parler plus fort malgré le bruit ambiant, des prix tout à fait identiques à ceux qu’on trouve ailleurs alors qu’on me parlait du Paradis des petits prix, et du coup j’ai acheté quelque chose de pas cher pour ce que ça devrait être, mais qui n’est finalement qu’une copie minable… Pourquoi ai-je été aussi bête ? Parce qu’il n’était pas prévu non plus que le bus mette, à l’aller, 2h30 pour rejoindre Ciudad del Este au lieu de 1h, et que moi, craignant les bouchons au retour, et ne voulant pas rater mon bus de 19h pour Buenos Aires, le temps m’était compté. Et dans la précipitation, seul, on oublie de tout regarder, surtout dans ce genre d’endroit. Pourtant enfin, l’air de rien, j’ai préféré cette ambiance glauque et un rien dangereuse (on m’a ouvert la poche arrière de mon sac où ne se trouvait rien de bien important à voler sinon …mon passeport, que j’avais oublié de changer de place – donc relativisons, j’aurais pu perdre mon identité…) que les chutes… tous ces gens vivant au pied de leur petite échoppe, tout cet assemblage de vendeurs en tout genre, ces bruits, cette jungle, c’était autrement excitant.

J’hésite à acheter un livre de Borges, sur les Argentins, dans une boutique de Montevideo qui passe des chansons de Brassens que je ne connaissais pas et qui me font bien rire. Et mon estomac me joue des tours alors que je suis coincé dans un bus pour 20h – personne n’échappe aux problèmes de touristes en Bolivie, m’avait dit un cousin, preuve que Salta est à cheval entre l’Argentine et la Bolivie. Toujours je croise des gens où je vais, « ça ne te dérange pas de voyager seule » demandé-je à Anita, de Zurich, « on n’est jamais seul » : c’est vrai, partir sans personne est la meilleure façon de rencontrer du monde. 20h02, sur un bateau, les gens applaudissent le soleil qui vient de disparaître à l’horizon à gauche de Buenos Aires ; derrière Montevideo, je viens juste de me rasseoir : je suis en train d’écrire un texte sur un événement des années 70 – les gens me croient ici, je suis loin dans l’espace et le temps… Le sirop Paso de los Toros goût pamplemousse : je n’aurais jamais dû commencer ! Les cardones (un type de cactus) font un très joli bois en desséchant ; et il existe certains types d’arbres verts vers La Rioja qui font la photosynthèse avec leur tronc plutôt qu’avec leurs feuilles, d’ailleurs très rares…

2012-12-06 14.11.07Escale à Buenos Aires, le temps de faire un tour dans le centre-ville au milieu des supporters de Boca Junior venus se regrouper autour de l’Obélisque de la Plaza de Macho, comme ça pour rien, pour le plaisir de revêtir le maillot de leur équipe et de chanter ensemble au milieu des pétards – ça ne tue personne. Et de poser mon boulet de valise chez Mauricio qui m’hébergera durant mon séjour portègne au retour d’Uruguay.

2012-12-04 17.06.50Avant d’ouvrir le rideau du bus je me demande : chevaux ou vaches ? J’éclabousse une petite fille à une fontaine, qui n’arrivait pas à actionner le robinet, et qui me renvoie ma facétie sur la chemise, en riant : effrontée ! Les fainas uruguachenne ressemblent à la socca à Nice, miam ! Karen m’invite à rejoindre un groupe qui fêtera Nouvel An à Valparaiso. Toujours la première chose que je visite en arrivant à un endroit, c’est la station omnibus dans l’espoir craintif de trouver le waïfaï et une prise pour recharger, foutues batteries toujours à plat… Il pleut sur la ville, ça rafraichit, je bois un café pour faire le plein avant de retrouver le Chili et ses horribles Nescafé solubles, en regardant Juventus – Atalanta (3-0) à la télé : je n’ai jamais vu autant de football européen qu’en Amérique du Sud, et je commence à croire que Barcelona devrait s’inscrire en championnat argentin en cas de sécession avec l’Espagne…

Puis un passage rapide à Colonia, où je mange tranquillement une salade en regardant la mer, sur fond de tubes archiconnus version lounge (ou easy listening) pendant qu’une femme, seule, que j’ai déjà croisée sur le bateau, passe devant le restaurant en laissant trainer des regards qui appellent une invitation ; si j’étais un Don Juan, je me serais levé et l’aurais fait, il le fait d’ailleurs – le personnage l’aurait fait, moi pas : je ne sais quelle langue elle parle, si elle fume, elle est plus grande que moi et j’ai envie d’être seul. Alors, ta gueule, M. Don Juan, je fais ce que je veux. Et on retrouve ma trace à Montevideo où je me balade. Je n’ai jamais vu autant de gens boire le maté qu’en Uruguay ! Je croise un bâtiment sorti du délire d’un architecte génial place de l’Indépendance. Je ne sais pourquoi la ville m’inspire, j’ai envie d’écrire et d’habiter au moins deux librairies féériques que je croise, des vraies avec des murs très hauts saturés de papiers brochés. Les Montevidéennes sont belles, je ne sais pas pourquoi mais le constat s’impose à moi ; mais les Chiliennes ont quand même cet éclat dans la noirceur qui les rend plus sauvages… Et puis je me suis enrhumé, en été… :

Je ne lui ai reconnu pendant mon séjour qu’une seule forfanterie, humble vanité, à Tandernot, c’était d’être lui, le seul Européen qui puisse attraper des rhumes en Bramagance par 44 degrés à l’ombre… Cette originalité le consolait de bien des choses… « Je me suis encore enrhumé comme une vache ! » qu’il annonçait assez fièrement à l’apéritif. « Il n’y a que à moi que ça arrive ! – Ce Tandernot, quel type quand même ! » s’exclamaient alors les membres de notre bande chétive. C’était mieux que rien du tout une telle satisfaction. N’importe quoi dans la vanité, c’est mieux que rien du tout.
François Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, éd. Gallimard, Folio, p.176

2012-11-27 18.43.43Buenos Aires.
Et vous me direz – puisque vous avez de la mémoire : moi pourquoi cette note apparemment négative de la première phrase ? Parce que voyager sans autres buts que de voir superficiellement des endroits n’est pas mon truc. Je voulais voir les chutes d’Igazú, c’est fait. A Santiago, ville sans doute moins belle que toutes celles que j’ai survolées, j’ai des choses à chercher, je me promène dans les rues en historien, j’ai du temps pour approfondir, attraper un accent (même s’il n’est pas terrible, sauf chez certaines femmes), faire la part des choses dans ce que les gens me racontent, lire, connaître les journaux, les politiciens (et encore je suis trop dans mon Chili des années 1970 pour bien connaître celui de 2012-13), débattre sur les endroits où l’on trouve les meilleurs pisco sour, les beaux yeux de Nadia m’y attendent et je n’espère rien d’autre qu’ils me capturent sans date de péremption, sans trop croire que cela se fera ni que ce soit une bonne idée (encore une fille normale). Fin novembre, il fallait que je sorte de la ville, que je voie autre chose. A quoi sert de voyager, alors ? A rencontrer des voyageurs et éventuellement une voyageuse, en bonus. Surtout : à avoir envie de revenir. Retrouver son quotidien avec les batteries pleines : le monde est une grande prise électrique. Et pourtant la sédentarité qui m’attend me fait peur… mais

Un spectacle n’est rien.
Tu ne peux vivre que de ce que tu transformes.
Antoine de Saint-Exupery, Citadelle, XXVI, p.120

Vous écrirai-je le quatrième épisode en janvier ? J’en doute, car je vais prendre un rythme d’écriture, sortir moins, me concentrer. Ou partir vers la côté chilienne, écrire au rythme du ressac, suivre les traces de Neruda en profitant des 100 € que je vais économiser sur mes prochains loyers (oui, j’ai trouvé un appartement à distance, ma bonne étoile veille encore sur moi !) pour visiter encore. Sans la valise à bout de souffle, dont même les roues arrière menacent de lâcher… Episode 4, sans doute en février après une éventuelle visite de la Patagonie chilienne. Si ça se fait. Ça doit se faire !1

  1. Ça ne s’est pas fait, puisqu’en 2012 je ne suis pas descendu plus au sud que Puerto Montt, mais ça se fera deux ans plus tard []
(PdB) Écrit par :