Catégorie : Egorynthe

Détours d’une vie…

5 mars 2018 / Carnets de voyage

L’Europe a donné le meilleur de l’humanité à l’Amérique. L’Amérique l’a encore amélioré. [2014] * L’Europe a dégagé tout ce dont elle ne voulait plus en Amérique, tout ce qu’il y avait de fanatiques, de pauvres et de rusés dangereux. L’Amérique a sélectionné le meilleur du pire en les unissant dans…

14 octobre 2016 / Carnets de voyage

Pour ne rien te cacher, je ne suis pas allé directement à Romans-sur-Isère. Sur la route, après la Coucourde qui m’a encore fait rire, j’ai vu le nom “Privas”. Il y a vingt ans, une jeune-fille que j’ai aimée me parlait de cette ville, lorsque nous étions au milieu de…

9 juin 2016 / Carnets de voyage

Je la trouve belle car étrange et elle doit me trouver bizarre. Elle est assise à quelques mètres de moi, frontalement, et je n’ose la scruter longuement de la même façon. Je sens à nos regards qui se croisent sans l’assumer, que je suis aussi pour elle objet de curiosité.…

16 mai 2016 / Carnets de voyage

Alors le bus s’arrêtait. Les lumières se rallumaient quand je lisais Rayuela, m’enfonçant dans cette nuit que les dormeurs n’auront pas connue. La plupart des Boliviens roupillaient encore. (J’avais déjà remarqué ça dans le bus vers Salta : les Boliviens s’endorment au garde-à-vous et vas-y pour les réveiller !) Il…

14 février 2016 / Canciones en español

Et alors je me suis demandé ce que cela voulait dire de t’envoyer un message alors que je partais loin. Ça n’avait rien de courageux puisque je n’allais plus te revoir et n’aurais plus à croiser tes yeux. Comme dans un mauvais scénario de film policier où l’assassin révèle comment il a fait juste avant de mourir. Le courage, ce serait mettre les pieds dans le plat jusqu’au genoux et – plutôt que de te retrouver dans un hasard arrangé, à jouer à lutter contre d’autres prétendants dans des jeux de coqs qui ne grandissent personne – t’entrainant dans la dynamique de mon envie de te revoir, de te soutirer un rendez-vous – pour moi seul – en toute arrogance sans gêne, et de gérer l’attente en sentant minute après minute tout le poids de cette vanité – sentir se diluer son assurance comme le morceau de sucre dans le thé ­– y aller quand même sans montrer toute les éruptions souterraines en soi.

Mais. A quoi bon ? Même en réunissant un joli petit tas de ‘si’ jusqu’à en faire un joli château en Espagne, si jamais l’éblouissement que j’ai ressenti se convertissait en amour et que j’avais assez de talent pour te faire croire que je pourrais être un type à qui on peut confier sa vie et un peu de la prunelle de ses yeux, jamais, non jamais, je ne pourrais vivre dans une ville qui n’a pas un réseau métro capable de nous entrainer d’un univers à l’autre dans un grand ensemble urbain où se croisent lumières et génies de tous les horizons. Donc ta petite ville de C*, impossible. Si je dois revenir régulièrement par ici en famille, puisque mes grands-parents ne seront pas éternels et que je ne veux pas avoir l’impression d’être passé trop à côté d’eux, C* est pour moi une prison dorée. 1.

On ne laisse pas à une maman – comme tu l’es – pour seule issue possible d’une éventuelle ombre d’histoire, une promesse de venir la visiter quelques fois, tendrement, avec l’intensité des dernières fois, au gré des passages et en lui expliquant qu’ainsi la routine ne nous tuera pas et que nous aurons toujours des choses à nous dire.

20 décembre 2015 / Des mots

Suivie : une femme. Qui avait des oiseaux en vol noirs sur le haut du dos. Sans regarder la direction des rails. (Avoir bien vite fait de) Me tromper. Perdre dix minutes sur l’itinéraire de la raison. Que je n’avais pas (re)gagnée(s). Ne plus désirer d’autres routes que celles qui…

3 décembre 2015 / Egorynthe

G*, aujourd’hui c’est à toi que j’ai envie d’écrire. Pas la G* maman que j’ai revue lorsque nous avions passé la trentaine, mais cette G* de 17 ans que j’ai connue au lycée et qui était aussi belle que toi ; peut-être es-tu plus belle qu’elle, même, maintenant que tu as appris quelques techniques de femme pour mettre en valeur tes atouts et puis tu as su garder cette fraicheur de la jeunesse – ton rire inimitable et tonitruant dont tu ne dois jamais nous priver, ce serait un silence trop cruel – tout en rajoutant à la panoplie de la beauté quelques débuts de rides qui te donnent un air plus mûr.

Je suis dans un avion, un jour à remonter les heures entre Paris et Montréal où ma voisine de devant et moi-même regardons régulièrement les nuages qui se trouvent sous notre hublot respectif. Ne me demande rien sur Montréal, ce n’est qu’une étape imposée, ma route continuera encore. Demande-moi plutôt de te parler de cette jeune fille qui regarde avec moi et je te dirais alors qu’elle a un joli profil, un petit nez légèrement arqué et que je devine fin, des yeux dont l’océan s’inspire de la couleur, dont les cils sont si longs qu’ils semblent s’y tremper pour le peindre (ceci expliquerait cela) et une peau blanche et sage qui joue le contraste avec sa chevelure brune et folle. Il me semble que nous avons tous les deux envie de nous baigner, de sauter par dessus le hublot, elle lit le Canard Enchainé et doit s’intéresser à la politique comme nous alors lorsque nous apprenions un métier de citoyen qui m’aura personnellement vite lassé après quelque temps passé à jouer dans un parti politique. Il y a dans ses yeux le brillant qu’il y avait dans les tiens – il y est toujours, d’ailleurs, mais je le retrouve, naïf et doux, dans les siens, à l’aube de cette vie où j’aurais dû te suivre lorsque tu partis à London 1 et que je n’eus jamais l’audace de quitter celle que je devais quitter pour te rejoindre et vivre notre créativité sagement inconsciente sous la protection de tes rires. Peut-être aurais-je fini par me séparer de cette bourgeoise de gauche que tu es devenue, celle qui ne m’a pas plu les deux fois où nos routes ont eu un carrefour commun, trop sûre d’être membre du Parti du Bien, un rien arrogante, même si nous nous sommes retrouvés sur la même place, un soir où nous fûmes Charlie spontanément, avec des larmes dans les yeux et l’horreur aux tripes, la seule fois où nous avions une chance de nous retrouver, idiotement dans la rue, à ne servir à rien d’autre qu’au symbole, mais nous dire que nous avons été là. Peut-être. Tes deux enfants seraient aussi les miens. Nous leur aurions appris à être les meilleurs de nous deux, autant dans ce que nous avons de totalement confondu que de distinct. Je continue à penser qu’ils auraient tout eu pour être des enfants géniaux.

22 novembre 2015 / Carnets de voyage

Cher Sorj Chalandon,

Je vous ai croisé seul à un stand et j’ai failli venir vous voir. Je ne voulais pas acheter votre dernier livre, bien que je n’aie, soyez-en sûr, rien contre lui – seulement j’en ai déjà tellement en retard dans ma bibliothèque vers qui j’ai maintenant envie de me pencher que le vôtre attendra. Désolé, mais c’est comme ça. Je serais venu à vous, donc, sans gêner personne, sans jouer des coudes, sans avoir à justifier de ce temps pris aux autres, et peut-être même vous aurais-je rendu un peu service puisque vous auriez été occupé, vous évitant cette situation peu glorieuse de vous voir, vous grand écrivain, sans public, même dans une petite ville de province où quiconque ne passe pas à la télévision juste après le journal de 20h, n’est pas connu. Je l’aurais fait pour vous, vraiment, car j’ai horreur de ces stands de salons où on ne peut pas feuilleter un livre sans être épié par leur auteur guettant votre réaction – et moi j’aime faire des grimaces en ouvrant un livre quand je sens qu’il le mérite. Je l’aurais fait tout de même pour vous, personnellement, car, par exemple, à côté de vous se trouvait Carole Martinez, que je n’ai jamais lue mais que j’ai fait lire en achetant Le cœur cousu à Maman et je n’ai eu aucun scrupule à la laisser seule. Vous, je vous ai lu et entendu. J’aurais donc pu venir vous dire merci pour le Quatrième mur. Mais alors que j’allais me retourner vers vous, je me suis dit que j’aurais donc à vous dire que je vous remerciais de m’avoir construit patiemment une histoire pour la démolir ensuite au moment où j’étais entré moi-même dans le rêve stupide de votre personnage, que je n’ai pu m’empêcher de vouloir savoir, dans une longue nuit terminée avec votre livre et à 5h du matin, où se terminerait l’horreur (alors que vous nous l’aviez dit dès le départ !) et que c’est ce que j’ai lu de plus effroyable depuis des années. Vous m’auriez pris pour un masochiste.

22 novembre 2015 / Carnets de voyage
13 novembre 2015 / Carnets de voyage

Cher J*, mon ami, un peu de moi,

Tu te souviens de C* avec qui je passai ma dernière nuit au Chili. Nous avions dansé jusque vers quatre heures du matin et lorsque était venue l’heure pour les tenanciers de mettre tout le monde dehors, le DJ avait lancé des slows pendant que les lumières se rallumaient dans la salle. En l’espace de trente secondes tous les couples s’étaient vautrés l’un sur l’autre comme des cocottes minute qui venaient de passer des heures à mijoter dans la frustration et ils se bécotaient autour de nous deux, qui avions passés déjà plusieurs nuits à rentrer ensemble en taxi mais chacun chez soi, sans aucune ambiguïté d’aucun côté. Je rêvais moi aussi, alors, de prendre dans mes bras cette petite chilienne aventurière que  je risquais de ne jamais revoir, mais le faire dans ces conditions-là, eût été indigne de l’envie que j’avais d’elle. Je ne nous voyais pas participer à ces embrassades en batterie, comme des poules reproductrices sur la piste. Alors une fois de plus, nous sommes rentrés sans nous toucher, nous nous sommes tout avoué après coup et l’avion me ramena vers l’Europe un peu plus tard dans la journée avec un soupir coincé au fond de la gorge.

Deux ans après, elle m’attend à nouveau presque au pied d’une autre piste, dans la même danse, un tarmac d’où nous devons redécoller un jour après pour passer un bout de Patagonie ensemble, comme toi tu partis avec Gladys – la femme de ta vie, si tu ne l’avais pas reconnu trop tard – un peu plus haut que nous et à cheval sur les deux pays du Cône Sud, il y a 42 ans, mon ami.

Tu ne l’as pas touchée, cette femme, et l’absence de sa peau te pèse encore. Notre baiser, lui, est en suspens depuis deux ans, il nous suffit de le reprendre aux deux points où nous l’avons laissé et de faire descendre le troisième pour le poser sur ses lèvres, car nous sommes vivants.