Catégorie : Egorynthe

Détours d’une vie…

22 novembre 2015 / Carnets de voyage

Cher Sorj Chalandon,

Je vous ai croisé seul à un stand et j’ai failli venir vous voir. Je ne voulais pas acheter votre dernier livre, bien que je n’aie, soyez-en sûr, rien contre lui – seulement j’en ai déjà tellement en retard dans ma bibliothèque vers qui j’ai maintenant envie de me pencher que le vôtre attendra. Désolé, mais c’est comme ça. Je serais venu à vous, donc, sans gêner personne, sans jouer des coudes, sans avoir à justifier de ce temps pris aux autres, et peut-être même vous aurais-je rendu un peu service puisque vous auriez été occupé, vous évitant cette situation peu glorieuse de vous voir, vous grand écrivain, sans public, même dans une petite ville de province où quiconque ne passe pas à la télévision juste après le journal de 20h, n’est pas connu. Je l’aurais fait pour vous, vraiment, car j’ai horreur de ces stands de salons où on ne peut pas feuilleter un livre sans être épié par leur auteur guettant votre réaction – et moi j’aime faire des grimaces en ouvrant un livre quand je sens qu’il le mérite. Je l’aurais fait tout de même pour vous, personnellement, car, par exemple, à côté de vous se trouvait Carole Martinez, que je n’ai jamais lue mais que j’ai fait lire en achetant Le cœur cousu à Maman et je n’ai eu aucun scrupule à la laisser seule. Vous, je vous ai lu et entendu. J’aurais donc pu venir vous dire merci pour le Quatrième mur. Mais alors que j’allais me retourner vers vous, je me suis dit que j’aurais donc à vous dire que je vous remerciais de m’avoir construit patiemment une histoire pour la démolir ensuite au moment où j’étais entré moi-même dans le rêve stupide de votre personnage, que je n’ai pu m’empêcher de vouloir savoir, dans une longue nuit terminée avec votre livre et à 5h du matin, où se terminerait l’horreur (alors que vous nous l’aviez dit dès le départ !) et que c’est ce que j’ai lu de plus effroyable depuis des années. Vous m’auriez pris pour un masochiste.

22 novembre 2015 / Carnets de voyage
13 novembre 2015 / Carnets de voyage

Cher J*, mon ami, un peu de moi,

Tu te souviens de C* avec qui je passai ma dernière nuit au Chili. Nous avions dansé jusque vers quatre heures du matin et lorsque était venue l’heure pour les tenanciers de mettre tout le monde dehors, le DJ avait lancé des slows pendant que les lumières se rallumaient dans la salle. En l’espace de trente secondes tous les couples s’étaient vautrés l’un sur l’autre comme des cocottes minute qui venaient de passer des heures à mijoter dans la frustration et ils se bécotaient autour de nous deux, qui avions passés déjà plusieurs nuits à rentrer ensemble en taxi mais chacun chez soi, sans aucune ambiguïté d’aucun côté. Je rêvais moi aussi, alors, de prendre dans mes bras cette petite chilienne aventurière que  je risquais de ne jamais revoir, mais le faire dans ces conditions-là, eût été indigne de l’envie que j’avais d’elle. Je ne nous voyais pas participer à ces embrassades en batterie, comme des poules reproductrices sur la piste. Alors une fois de plus, nous sommes rentrés sans nous toucher, nous nous sommes tout avoué après coup et l’avion me ramena vers l’Europe un peu plus tard dans la journée avec un soupir coincé au fond de la gorge.

Deux ans après, elle m’attend à nouveau presque au pied d’une autre piste, dans la même danse, un tarmac d’où nous devons redécoller un jour après pour passer un bout de Patagonie ensemble, comme toi tu partis avec Gladys – la femme de ta vie, si tu ne l’avais pas reconnu trop tard – un peu plus haut que nous et à cheval sur les deux pays du Cône Sud, il y a 42 ans, mon ami.

Tu ne l’as pas touchée, cette femme, et l’absence de sa peau te pèse encore. Notre baiser, lui, est en suspens depuis deux ans, il nous suffit de le reprendre aux deux points où nous l’avons laissé et de faire descendre le troisième pour le poser sur ses lèvres, car nous sommes vivants.

21 septembre 2015 / Egorynthe

…pour travailler dans ce genre d’endroits, comme ce cloître où on peut vivre son exil social au sein de la ville, et dans la conversation exclusive du meilleur de l’humanité, en toute quiétude, caressé par les rayons du dernier soleil de la région et quelques effluves des fleurs alentours.

Sauf de temps en temps, quelques touristes viennent remarquer bruyamment que l’endroit est bien calme, qu’on pourrait venir y faire du sudoku ou des mots croisés, prennent quelques photos, plus soucieux de stocker un ersatz d’instant, de le commenter au moment-même où celui-ci s’offre à eux, que de se poser, d’accepter l’offre et de le vivre. Et repartent en bons béotiens, salir le monde de leurs regards.

21 septembre 2015 / Egorynthe

Un lendemain à ne pas chercher à expliquer la veille.

Tu venais pour ne pas être seule un soir de début de célibat et d’armistice et je fus cherché sans préavis – alors que nous devions passer une soirée studieuse – pour rejoindre cette soirée improvisée entre gens chaleureux. Nous étions les deux pièces les plus rapportées de la petite agape, et, contrairement à la chanson dont il est question plus haut et plus bas, loin de toute faute, il y a au contraire le sentiment partagé d’avoir su saisir le fruit lorsqu’il était mûr et que l’instant nous l’offrait. S’y être engouffrés dans le creux de notre chaleur à nous, loin de tou(te)s les autres. Ne pas le gâcher. Nous révéler dignes de la vie. Descendre ses fermetures éclair lorsqu’elle nous y invite. Et rendre grâce.

Mais tout de même : ces deux verres en plus que nous nous laissons remplir comme une façon de trinquer ensemble bien qu’à distance, comme un léger clin d’œil liquide se passant de regard, cet ascenseur où il est assez incompréhensible que nous ayons terminé à deux, tu descendais / je montais – il nous a emmené 20 km plus loin… C’est. Ne cherche pas à comprendre.

21 septembre 2015 / Egorynthe

Cela fait maintenant trois personnes qui me sont proches (ou dont j’aurais voulu être proche) qui me font remarquer que je parle beaucoup pendant les conversations. Une des trois rajoute : et en plus tu ne regardes pas la personne avec qui tu parles, tes yeux sont partout, tu t’agites, tu as des tics de fumeurs alors que tu n’as jamais mis une cigarette dans ta bouche, tu es presque hyperactif et pourtant, moi qui te connais, je sais que tu écoutes et enregistres mais, de prime abord, on pourrait croire que tu n’es pas avec la personne qui te parle (lorsque tu lui laisses en placer une), et même, je vais te dire, tu harponnes le dialogue en interrompant d’un mot celui qui parle
— mais c’est pour acquiescer, souvent !
— tu vois, tu viens de le faire ! 

C’est vrai, je le sais, je suis bavard, je ne cherche pas à me le cacher.

Mais il faut prendre en considération deux faits, si j’ai le droit d’organiser ma défense.

Premièrement, je donne beaucoup de ma personne, sans beaucoup de pudeur, non pas dans un plaisir exhibitionniste, mais pour donner des gages : « tiens me voilà posé devant toi, tu peux faire pareil si tu veux ». J’organise mes conversations comme un sauna nudiste, où je me dénude le premier, nommant les choses, ceci est un corps, le mien, il n’a rien d’exceptionnel et voilà ma vie, une vie d’être humain. Et ce faisant, croyant instaurer une relation décontractée et franche, sans doute que je mets l’autre mal à l’aise, qui s’étonne ne me voir nu assez vite, si lui-même n’a aucune envie de le faire

20 septembre 2015 / Egorynthe

Nous étions en train de chanter dans l’église, à célébrer le mariage sans frontières de nos amis.

Vous – petite, visage diaphane, nez fin et pointu, cheveux bruns fournis et un peu fous, mais coiffés avec une frange qui, chose rare, ne vous enlaidissait pas – étiez à genoux, à prier à côté de nous – j’ai vite compris que vous ne faisiez pas partie de notre groupe mais que vous étiez là comme membre de l’Eglise catholique. Qu’importe que vous ne soyez pas invitée, Jésus a dit que ce qui nourrit peut se multiplier à l’infini, que la joie n’est pas radine, on ne compte pas les rayons de lumière et Zachée doit toujours être convié à ce genre de fête. Ce qui me troublait c’est que vous soyez aussi près du sol et si vous n’aviez pas été à deux personnes de moi, sans doute vous aurais-je chuchoté à l’oreille que si Dieu existe, sans doute il nous préfère debout. Regardant les clefs de voûte peintes en bleu dans cette église jaune et haute, en haut, toujours vers en haut, les visages brillants d’émotion de l’assistance, la joie vibrante mêlée à la solennité de cet instant de promesses, je vous aurais montré Dieu du doigt, dans cette architecture qui capture l’espace et le fait grand, dans la musique qui nous transperçait et déliait en nous des nœuds comme on ouvre un cadeau, dans ces serments scellés de deux anneaux au confluent des « oui » de tous ordres, levez-vous madame et regardez comme l’existence débordant alors d’être voulait voir combien nos cœurs étaient capables d’en recevoir !

19 septembre 2015 / Carnets de voyage

C’est entre le bas de la Belgique et le haut de l’Alsace qui est aussi le Bas-Rhin, que vous discutez d’ouvrir un café-fleuriste avec ce couple charmant, lui à la barbe si rousse qui fait dialoguer des cartes bleues avec des logiciels et elle à la voix si douce et au rire si beau qui vend des fleurs sans connaître leur langage malheureusement, t’avoue-t-elle, et tu te dis, il ne faut pas le connaître il faut le réinventer, sans cesse le changer pour qu’il parle toujours de la surprise et de la beauté fragile de l’existence. Entre temps tu constates que l’idée a déjà été piquée – les gens sont vraiment des copieurs ! – mais qu’elle reste bonne malgré tout car quel dommage que les fleurs ne soient pas consommées sur place, chez le fleuriste, là où les clients ne profitent de cette ambiance si parfumée quelques minutes seulement lorsqu’ils vont faire leur achat, retirant du pot commun quelques plantes qu’ils vont réserver à leur femme. Non pas que tu penses comme Rousseau que tout homme qui cueille une fleur la vole à la vue de tous les autres, mais à l’aune d’une mentalité d’entrepreneur, tu te dis que les vertus de ces fleurs sont sous-exploitées avant leur achat. Dans un deuxième temps, il pourrait faire dialoguer les fleurs avec Windows et là les résultats pourraient devenir originaux, mais le trajet ne dure pas assez longtemps pour que le brevet puisse être déposé.

19 septembre 2015 / Egorynthe

J’ai donc appris, hier, entre deux verres qui se choquent, que vous étiez morte.

J’ai appris par la même occasion votre vrai prénom, Corinne, je vous croyais Sara(h) d’avoir cru entendre une de vos collègues vous appeler ainsi. Vous aviez passé la quarantaine, c’est peu pour en avoir terminé avec la vie. Je vous en donnais 25 tout au plus, et je me disais que c’était peu pour appuyer encore un rien plus fortement mes regards sur vos deux belles billes bleues au milieu de votre peau blanche et de vos cheveux blonds. Je vous savais mariée et mère, mais vous étiez si belle qu’un brin d’arrogance m’aurait bien poussé à essayer de faire du ménage dans votre vie pour prendre des places où je n’avais jamais été attendu. Tout aurait été placé sur l’autel de l’improbable, c’est ça qui aurait été beau. Je venais chercher un visa pour le Chili et je serais revenu avec un passeport pour la joie. Vous passiez votre première après-midi, seule, à la mairie de ce petit village endormi où vivre serait une disgrâce permanente infligée par l’existence. Vous lisiez la presse féminine, posée sur votre bureau pendant que je vous parlais, il y a trois ans. Vous deviez regarder la télévision, avoir une petite vie rangée que je n’aurais pas réussi à mettre dans un joyeux foutoir, tout ça entouré dans le magnifique mouroir qu’est Colmar – notre amour eût été un fiasco, six mois après la haie taillée de votre vie.

12 septembre 2015 / Egorynthe

D*sth*zon avec un “st” muet comme s’omet le “t” de Metz, ou comme s’émousse le “x” de Bruxelles, qui n’a pas voulu être lui-même : un croisement ; qui s’essouffle à n’être qu’un sifflement ; qui n’a pas voulu se trouver une étymologie nouvelle, sortie du marais et aussi hétéroclite que sa population, entre le pont dit par un Allemand („Brücke”) et qui relierait en même temps (Paris et Amsterdam) et (London et Wien) et qu’on rirait de joie à y entrer en collision, à en perdre sa trajectoire, à finir à deux à (Oslo ou Alger) ou (Montréal ou Москва), et qui sait, puisque la ligne droite est la distance la plus fausse entre deux ponts et qu’un maudit Français fou et arrogant y aurait rajouté des ailes, sauter à l’élastique pour terminer à Buenos Aires ou اصفهان sans comprendre comment on en est arrivé là ! Brückes-ailes avec des lettres muettes donc…

I – Dominique A., “L’Horizon” (2006)

Ce bon vieux Dominique A. qui avait prévenu en image de ce que les paroles de sa chanson ne pouvaient révéler. Tu croyais qu’on s’accouplait avec l’horizon lorsque la musique jette un voile pudique sur la profondeur de cette rencontre, lorsque la femme au harpon est capitaine elle-même, et que les rôles s’inversent comme dans tout bon duo bien rodé au gré des vents du jour. Pourtant il y avait bien ces 24 secondes d’introduction en rétrotemps, évidentes, au tout début, comme le préambule de Quatrième mur, tu aurais pu savoir si…