Catégorie : Nouvelles

20 juillet 2014 / Nouvelles

[Nouvelle envoyée pour un concours dont le thème était « Correspondance Rouge Garance : des nouvelles de l’arrière » et qui devait être épistolaire.]

Cher Monsieur,

Mon petit-fils a pu m’aider à retrouver cette petite boite que j’aurais préféré ne jamais revoir, après l’avoir cachée à ma mémoire en la mettant au fond d’un grenier où les objets aussi inutiles qu’impossibles à jeter se sont accumulés. Voici donc les lettres dont je vous avais parlées lorsque vous m’avez rendu visite. Puisque leurs écritures me sont familières, je les ai lues à mon petit-fils qui les a gentiment retranscrites avec sa machine. Aussi, vous trouverez aussi bien les originaux qu’une version informatique de ces échanges épistolaires d’un autre temps. Si elles peuvent servir votre travail d’historien, ma foi, elles sont mieux chez vous que chez moi, qui m’apprête à rejoindre le passé, déjà étrangère à ce présent où je ne suis qu’une ombre.

Il y eut d’abord cette première missive que j’envoyais à Jean au tout début de sa mobilisation.

De Lucienne à Jean

Mon cher Jean,

Je n’ai pas osé te faire de scène lorsque nous nous sommes vus pour la dernière fois sur le quai de la gare, mais je ne veux pas que tu fasses cette guerre.

Tu n’as pas fait des études aussi brillantes pour laisser gâcher tout ceci de manière aussi bête ! S’ils veulent la faire, qu’ils s’écharpent entre bûcherons et bouchers, ils en trouveront bien assez qui trouveront que tuer est une occupation qui vaut bien celle qu’ils abandonnent dans leur vie civile.

Je t’en supplie mon Jean fougueux, ne te laisse pas charmer par le discours des clercs toujours enclin à entrainer les autres dans une mort qu’ils ne connaîtront pas, et faire de toi l’assassin d’autres pauvres hères Allemands qui ne demandaient qu’à étudier Molière pendant que tu lisais Goethe. Ou si tu croises un plumitif patriote, demande-lui de passer avant toi au champ d’horreur pour voir s’il aura autant de courage qu’il n’a de style !

Peut-être que cela te fâchera que je te dise ceci, mais si tu peux quitter ton uniforme et t’éloigner de cette folie, n’hésite pas à le faire. Fugue s’il le faut, nous saurons te cacher chez nous, et si la Provence ne suffit pas, nous pourrons toujours partir pour Oran où des parents pourraient te redonner une seconde vie, pour sauver cette première que la bêtise accumulée des deux côtés de la frontière, livre au hasard des balles et des obus aveugles. N’aies pas honte de déserter si tu en trouves l’occasion, tu es assez intelligent pour savoir que ton orgueil ou ta virilité ne résident pas dans l’acceptation panurgique de cette mobilisation répugnante ! Et si les Allemands, non contents d’avoir eu l’Alsace et la Lorraine veulent encore des terres, donnons-leur jusqu’aux Pyrénées ! Ils apprendront bien que « Je t’aime » est aussi beau à entendre qu’« Ich Liebe Dich », mais que seuls les vivants peuvent le prononcer. Qu’importent la langue et la terre et la nationalité, pour vivre avec toi je pourrais être Argentine ou parler anglais de l’autre côté de l’Atlantique, mais sans toi, mon pays m’est une terre étrangère, en ruine et dévastée à jamais.

Sans doute que j’ai été bien longue et que tu trouveras que ce sont des pensées de femme, mais tu sais que ce n’est pas être un homme que d’être un soldat.

Je t’embrasse, je pense tout le temps à toi et j’aimerais que mes pensées te soutiennent dans cet effort. Je me sens si inutile ici, que pourrais-je faire pour toi d’autre que t’aimer ?

Tendrement,

Lucienne

18 juillet 2014 / English songs

— Jusqu’à 2017, ton problème est que tu débarquais dans des versions au hasard, sans pouvoir les choisir. Or, si tu avais bien compris qu’à chaque point de décision Dieu créait autant de versions du monde qu’il y avait d’actes possibles, qui eux-mêmes créeraient un nouvel état du monde résultant de ce seul premier changement, il devait y avoir une formule qui te permettrait de deviner le degré de modifications des versions, afin de définir celles qui t’étaient les plus intéressantes à visiter. Puisque Zeming n’avait pas encore, croyais-tu, mis au point des sondes interversionnelles aussi perfectionnées que les tiennes, tu gardais pour un temps un avantage sur ton adversaire et ancien ami, à qui les dirigeants avaient confié en même temps que toi ce projet de voyage inter-versions, en décembre 2014. Tu pourrais éventuellement réussir à mettre au point une console où seraient répertoriés de grands ensembles de versions proches (mais selon quels critères ? – tu achoppais sur la question) et pourvu que tu agisses vite, tu pourrais interagir sur celles-ci en grand nombre, en mettant au point des stratégies avec l’ensemble de tes mois de versions différentes.

» Lorsque tu avais réussi à mettre au point un tel outil en 2019, tu avais pu fomenter une formidable opération sur ta version d’origine, à l’aide de milliers d’autres mois venus te prêter main forte. En quelques jours seulement, tu avais réussi à neutraliser tous les membres du Parti, Zeming en tête, puis tu avais réuni l’Asie sous son joug pacificateur et, de là, avais étendu un empire sur le monde où tu faisais régner la paix.

» Mais tes soucis n’avaient pas pris fin, puisque tu restais à la merci de l’intrusion de Zeming à partir d’une infinité d’autres versions et ton réseau de balises scannant l’identité de chaque être humain sur Terre, n’était pas encore établi jusqu’au Pôle Nord – s’il l’apprenait cela pouvait s’avérer très dangereux. Tes agents t’avaient répertorié plus de sept millions d’éliminations d’identités doubles dont un grand nombre venaient de Zeming et d’autres camarades sans doute ralliés à lui dans un certain nombre d’infinités de versions. L’ensemble des camarades importants du Parti, quelques milliers, avait d’ailleurs été éliminé dans ta version d’origine pour éviter que d’autres eux tentent de faire la jonction avec eux. Or tu n’avais pas encore réussi à trouver de stratégie pour faire alliance avec toi-même en parallèle dans différents blocs de versions.