Check-Point de Jean-Christophe Rufin

Que dire de cette livraison 2015 de Jean-Christophe Rufin, somme toute assez ratée ?

L’intrigue repose sur le seul montage du texte, avec un procédé consistant à copier-coller un passage révélant que quelque chose va mal se passer et de le mettre en prologue, pour tenir en haleine le lecteur curieux de savoir comment la situation va dégénérer pour arriver jusqu’à ce point paroxystique. Seulement,  l’artifice est à double tranchant : il fait tenir le lecteur jusqu’à la jonction mais crée en lui une attente qu’il ne faut pas décevoir. Et comme cette attente est malheureusement déçue au moment de la prise de relai – celui où prologue et déroulement de la narration se “rejoignent” – le lecteur a tendance à rétablir l’équilibre : autant il était indulgent et payait (en temps) pour voir les cartes que l’auteur gardait dans son jeu, autant l’auteur peut faire tapis par la suite, ses efforts sont vains si le lecteur s’est ennuyé au moment crucial où il fallait que ça rebondisse. C’est un peu une forme de dopage de texte ou de pari, ou comme ces bande-annonces qui survendent le film en y collant tous les passages intéressants et lassent le spectateur, au final, qui s’attendait à trop et préférait la bonne minute trente, que l’heure trente diluée à s’ennuyer. C’est du moins comme ça que je l’ai vécu.1

Le cheminement de la (très) fine équipe – leur vie dans les camions, les tentes, l’attente aux check-points – donne un aspect statique au texte, et les amateurs de road stories ne seront pas comblés. En même temps que l’aspect politique est lui aussi négligé. Il y a certes quelques considérations intéressantes sur la mauvaise haleine de l’humanitaire, ce truc servant de patch à des bourgeois qui s’ennuient et vont y trouver de quoi soigner leur ego sans que leur narcissisme soit trop apparent, du moins en le rendant socialement acceptable grâce au concours involontaire des victimes, ces gentils prétextes intarissables. Et pourtant Rufin ne fait rien d’autre, puisque la Yougoslavie en guerre n’est qu’un décor où il a pu placer ses six personnages en quête d’authenticité et, au lieu de nous expliquer dans quel embrouillamini ces petits-bourgeois lyonnais se sont fourrés, il préfère s’appesantir sur un huis clos semi-psychologique peu brillant. Par exemple, alors qu’on va vers une femme aimée vivant dans une mine, qui a la charge de sa famille et dont la région risque d’être ruinée, voilà qu’on devrait être attendri par les atermoiements de Maud, réglés par un bon coup de bite à la hussarde par un mâle alpha et tatoué, qui calme les grandes fièvres identitaires de l’étroite étudiante en droit.2 Ou encore, la grande crise politique que le convoi devenu fou risque de produire, est estompée par le duel de quéquette entre un flicton revanchard et un ex-militaire conscientisé. Bref, du tout-ça-pour-ça proustien, sans les grandes phrases… mais l’alibi de la guerre plutôt que l’ennui de Deauville.

Certes, on parle un peu de la récupération politico-policière et mafieuse de cette tourbe que sont les ONG et les associations caritatives, monde où se mêlent une armée de réserviste de la bien-pensance, les « idiots utiles » qui permettent à des porteurs de sacs de riz hypermédiatisés d’inventer le droit de renverser tout pouvoir qui les dérange, de magouiller au mépris des peuples et de transformer les pires agissements en actes héroïques, et cette autre tourbe politico-mafieuse, avec des desseins commerciaux, idéologiques et religieux intriqués… Mais ça ne reste qu’au stade de l’esquisse, de l’élément de décor : les paysages croisés sont brumeux et les autochtones fantomatiques, quand la situation politique est peu fouillée et qu’après tout ce convoi humanitaire pourrait s’enfoncer dans le Liban, la jungle colombienne ou la Birmanie sans que ça ne change grand-chose. Il est bien plus important de nous expliquer, qu’au fond, Lionel venait pour séduire Maud, qui couche avec Marc, alors qu’Alex veut coucher avec sa belle Croate (ou Bosniaque, je ne me souviens plus) et qu’une fois partie avec un photographe allemand, il préfère aller changer ses plans au soleil et ne pas rester dans sa Savoie natale comme les vieux retraités teutons s’installent en Espagne pour fuir les brumes de leur ville hanséatique. Profond.

Bon, on espère que Rufin a pris un gros chèque et point, il n’y a plus rien d’autre à dire. Que crèvent Serbes, Bosniaques et Croates, que prospèrent Kouchner, BHL et autres ‘libérateurs’, le petit chaton-tout-mignon est sauvé : Maud et Marc ont trouvé l’amour !

[Pour terminer sur une note positive, lorsqu’il arrive un peu à oublier son ego hypertrophié, Emmanuel Carrère avait quand même réussi à écrire un chapitre brillant sur la guerre de Yougoslavie dans son Limonov, que je ne saurais que conseiller.]

  1. Sorj Chalandon utilisait ce même procédé du prologue énigmatique dans Le quatrième mur, quoique de manière différente, puisqu’il s’agissait d’une sorte de “je vous avais prévenu” adressé au lecteur ; le récit de Chalandon va, lui, crescendo et est ainsi tout à fait réussi, quand celui de Rufin ne décolle jamais vraiment bien qu’on y croie à un court moment. []
  2. Comme quoi plutôt que passer ses sous en fleurs de Bach ou à délirer dans des nuées métaphysiques, les jeunes filles en fleurs feraient mieux de se payer quelques bonnes séance de débouchage de tuyauterie. L’Occident a bien trop de divins Knock psychomescouilles qui volent les gens sur leur divan, et manque d’ateliers de plomberie… Retour aux choses simples, aux bonnes vieilles méthodes traditionnelles, et Freud et Monsanto à la poubelle ! []
(PdB) Écrit par :