Décider si s’y dissoudre

Cher J*, mon ami, un peu de moi,

Tu te souviens de C* avec qui je passai ma dernière nuit au Chili. Nous avions dansé jusque vers quatre heures du matin et lorsque était venue l’heure pour les tenanciers de mettre tout le monde dehors, le DJ avait lancé des slows pendant que les lumières se rallumaient dans la salle. En l’espace de trente secondes tous les couples s’étaient vautrés l’un sur l’autre comme des cocottes minute qui venaient de passer des heures à mijoter dans la frustration et ils se bécotaient autour de nous deux, qui avions passés déjà plusieurs nuits à rentrer ensemble en taxi mais chacun chez soi, sans aucune ambiguïté d’aucun côté1. Je rêvais moi aussi, alors, de prendre dans mes bras cette petite chilienne aventurière que  je risquais de ne jamais revoir, mais le faire dans ces conditions-là, eût été indigne de l’envie que j’avais d’elle. Je ne nous voyais pas participer à ces embrassades en batterie, comme des poules reproductrices sur la piste. Alors une fois de plus, nous sommes rentrés sans nous toucher, nous nous sommes tout avoué après coup et l’avion me ramena vers l’Europe un peu plus tard dans la journée avec un soupir coincé au fond de la gorge.

Deux ans après, elle m’attend à nouveau presque au pied d’une autre piste, dans la même danse, un tarmac d’où nous devons redécoller un jour après pour passer un bout de Patagonie ensemble, comme toi tu partis avec Gladys – la femme de ta vie, si tu ne l’avais pas reconnu trop tard – un peu plus haut que nous et à cheval sur les deux pays du Cône Sud, il y a 42 ans, mon ami.

Tu ne l’as pas touchée, cette femme, et l’absence de sa peau te pèse encore. Notre baiser, lui, est en suspens depuis deux ans, il nous suffit de le reprendre aux deux points où nous l’avons laissé et de faire descendre le troisième pour le poser sur ses lèvres, car nous sommes vivants.

Nous aurons désormais le décor à la hauteur de notre attrait mutuel, cette immensité naturelle où nos désirs pourront voir grands. A nous de nous glisser dedans et de décider si s’y dissoudre ou non, de ne faire plus qu’un et de nous couler ensuite ensemble dans ce silence. Si nous laissons là-bas des fantômes de nous dans le grand sud, à se laisser ronger par la mousse ou emporter par un torrent, “vamos pa’l sur, Violeta, y Santiago se quedará al norte”,  « un bel endroit pour se perdre » t’écrivais-je en pensant à la chanson d’Elliott Smith, vivre le temps d’un chant et que même nos cendres dansent dans le vent. Si nous disparaissons à jamais comme tu le rêvas alors, quand vous regardiez les étoiles et que tu lui inventais une constellation, la 89ème quelque part vers San Carlos de Bariloche. Si nous gravons notre rencontre dans la froideur d’un glacier. Si nous revenons à Santiago de Chile comme il est prévu après Puntas Arenas, bout du monde, amour lointain qui ne devrait jamais sortir de son lieu magique, car nous sommes trop différents dans le monde réel, le monde du quotidien…

Photo d’entête : “Fitz Roy hike-4” par Matthew Roth.

  1. Ou était-ce à moi de prendre les devants ? []