Des nouvelles du passé

[Nouvelle envoyée pour un concours dont le thème était « Correspondance Rouge Garance : des nouvelles de l’arrière » et qui devait être épistolaire.]

Cher Monsieur,

Mon petit-fils a pu m’aider à retrouver cette petite boite que j’aurais préféré ne jamais revoir, après l’avoir cachée à ma mémoire en la mettant au fond d’un grenier où les objets aussi inutiles qu’impossibles à jeter se sont accumulés. Voici donc les lettres dont je vous avais parlées lorsque vous m’avez rendu visite. Puisque leurs écritures me sont familières, je les ai lues à mon petit-fils qui les a gentiment retranscrites avec sa machine. Aussi, vous trouverez aussi bien les originaux qu’une version informatique de ces échanges épistolaires d’un autre temps. Si elles peuvent servir votre travail d’historien, ma foi, elles sont mieux chez vous que chez moi, qui m’apprête à rejoindre le passé, déjà étrangère à ce présent où je ne suis qu’une ombre.

Il y eut d’abord cette première missive que j’envoyais à Jean au tout début de sa mobilisation.

De Lucienne à Jean

Mon cher Jean,

Je n’ai pas osé te faire de scène lorsque nous nous sommes vus pour la dernière fois sur le quai de la gare, mais je ne veux pas que tu fasses cette guerre.

Tu n’as pas fait des études aussi brillantes pour laisser gâcher tout ceci de manière aussi bête ! S’ils veulent la faire, qu’ils s’écharpent entre bûcherons et bouchers, ils en trouveront bien assez qui trouveront que tuer est une occupation qui vaut bien celle qu’ils abandonnent dans leur vie civile.

Je t’en supplie mon Jean fougueux, ne te laisse pas charmer par le discours des clercs toujours enclin à entrainer les autres dans une mort qu’ils ne connaîtront pas, et faire de toi l’assassin d’autres pauvres hères Allemands qui ne demandaient qu’à étudier Molière pendant que tu lisais Goethe. Ou si tu croises un plumitif patriote, demande-lui de passer avant toi au champ d’horreur pour voir s’il aura autant de courage qu’il n’a de style !

Peut-être que cela te fâchera que je te dise ceci, mais si tu peux quitter ton uniforme et t’éloigner de cette folie, n’hésite pas à le faire. Fugue s’il le faut, nous saurons te cacher chez nous, et si la Provence ne suffit pas, nous pourrons toujours partir pour Oran où des parents pourraient te redonner une seconde vie, pour sauver cette première que la bêtise accumulée des deux côtés de la frontière, livre au hasard des balles et des obus aveugles. N’aies pas honte de déserter si tu en trouves l’occasion, tu es assez intelligent pour savoir que ton orgueil ou ta virilité ne résident pas dans l’acceptation panurgique de cette mobilisation répugnante ! Et si les Allemands, non contents d’avoir eu l’Alsace et la Lorraine veulent encore des terres, donnons-leur jusqu’aux Pyrénées ! Ils apprendront bien que « Je t’aime » est aussi beau à entendre qu’« Ich Liebe Dich », mais que seuls les vivants peuvent le prononcer. Qu’importent la langue et la terre et la nationalité, pour vivre avec toi je pourrais être Argentine ou parler anglais de l’autre côté de l’Atlantique, mais sans toi, mon pays m’est une terre étrangère, en ruine et dévastée à jamais.

Sans doute que j’ai été bien longue et que tu trouveras que ce sont des pensées de femme, mais tu sais que ce n’est pas être un homme que d’être un soldat.

Je t’embrasse, je pense tout le temps à toi et j’aimerais que mes pensées te soutiennent dans cet effort. Je me sens si inutile ici, que pourrais-je faire pour toi d’autre que t’aimer ?

Tendrement,

Lucienne

De Raymond à Lucienne

Lorsque je reçus une lettre venue du nord et vis que l’écriture n’était pas celle de Jean, je craignis le pire. J’eus tort car il s’agissait d’un homme qui ne m’annonçait aucune mauvaise nouvelle.

Madame Lucienne,

Vous ne me connaissez pas, mais je suis chargé de contrôler le courrier reçu par nos hommes. Ce afin qu’ils n’aient pas à lire des choses susceptibles d’affaiblir leur moral déjà mis à rude épreuve. Et aussi pour qu’ils n’écrivent rien qui puisse donner des renseignements à l’ennemi. Je suis sûr que vous comprendrez la légitimité de ce service que nous rendons à la Patrie.

Permettez-moi de vous dire tout de go que ce n’est pas correct ce que vous lui dites à votre fiancé ! Vous savez, même si je ne peux en dire plus, ce n’est pas facile la guerre ! Les gars qui sont au front côtoient la terre et le Ciel tous les jours. Il n’est pas charitable de les faire douter. Quelles que soient nos pensées et nos incompréhensions, il nous faut les garder pour nous. Si vous pleurez chez vous, vos larmes ne doivent pas arriver jusqu’à eux. La guerre n’est pas si dure avec les femmes et les vieux qu’elle ne l’est avec les hommes qui combattent : c’est votre devoir de future épouse, de future mère et de Française que de les laisser couler silencieusement en vous comme une source où nul ne doit boire, et d’en faire votre Croix, comme le Sauveur a porté la sienne pour nous tous.

Il a bien de la chance, cependant, votre homme, d’avoir une promise ! Moi je n’avais que ma mère pour s’inquiéter de moi. Je n’ai pas eu le temps de trouver une fiancée lorsque les Boches nous ont attaqué, qui ont déjà saigné notre terre en 1870 ! Alors pour lui qui a ce privilège, soyez un appui, un horizon, donnez-lui l’ardeur et l’abnégation nécessaires à ce qu’on batte vite ces salops ! Ne le poussez pas à faire ce qui le mettrait en danger de mort, et peut-être pire : être victime de sa propre honte perpétuelle, qui le rongerait et le poursuivrait jusqu’après la victoire, alors qu’en restant, il sera toujours un héros.

Cordialement,

Raymond

L’écriture de cet homme était ronde et soignée, et bien que je trouvais alors ses idées un peu rustres, banalement patriotiques, son Français était correct. Si vous voulez la publier comme vous le prétendez, faites-le ; mais, je vous en prie, sans n’en enlever aucun mot. Je sais bien que vous vous targuez de ne voir, vous autres d’aujourd’hui, dans les Allemands que des frères européens. Ils étaient pour nous l’ennemi irréconciliable et nous les traitions de la sorte. Il serait dommage qu’après avoir subi une censure leur interdisant d’être trop doux avec leur ennemi, même dans leur courrier, les soldats en subissent maintenant une autre, celle de notre époque de salons de paix, qui leur reprocherait d’être trop durs avec le nouvel ami.

Peu de temps après, je reçus celle-ci que j’aurais pu vous citer presque par cœur, pour l’avoir lue et relue tant de fois et avec tant d’ardeur, que j’eus peur à la longue que mes regards ne la perforent. Je n’avais que ça, ce bout de papier, comme preuve que mon fiancé était encore en vie… Même si je me demandais “qui” m’écrivait, tellement sa pensée était différente de celle que je lui avais connue avant la guerre. Les hommes changent-ils tellement lorsqu’ils abordent une chose abstraitement et lorsque leurs idées sortent de leur cerveau pour venir se frotter à leur chair ? L’avait-on tellement manipulé qu’il en oubliait d’être lui-même ? Cet être que j’avais aimé avant son départ était-il déjà mort alors que vivant ? Toujours est-il que voici ce que je reçus :

De Jean à Lucienne

Ma chère Lucienne, mon aimée, ma femme

Me voici donc au milieu des miens, ces camarades avec qui je partage plus qu’une épreuve dans la chaleur de l’action : une naissance à nous-mêmes. Nous portons ici nos couleurs avec fierté et joie, et si nos uniformes vont être changés prochainement dans un souci de discrétion, je regretterai de ne plus brandir ce rouge fier devant la face apeurée de l’Ennemi, lui qui y voit déjà la couleur de son sang avant même qu’il n’ait coulé.

Tu t’attendais sûrement à ce que je t’écrive des textes pacifistes, parce que les pusillanimes ne rêvent que de confort et de volupté. Mais je découvre ici où sont mes racines que je puise dans la boue des tranchées et que je veux aussi solides que possibles pour que nous tenions la victoire jusqu’au plus profond de nos âmes. Tu devras méditer très attentivement mes pensées même si elles te paraitront étranges, puisque les femmes souvent ne voient pas l’essentiel, réfléchissant avec leur instinct de mère protectrice de la vie lorsque l’homme apprend face à la mort à dépasser sa peur animale pour accéder à l’invisible de la transcendance.

Je vois ici la vraie humanité plongée dans ce qu’elle a de plus pure et de plus beau ! Nous tous hommes pliés dans la même humble égalité face à l’adversité, unis dans un même combat contre l’Ennemi et contre Nous-Mêmes, luttant contre le doute en même temps que le froid, contre la lâcheté en même temps que la faim, contre les plaies de nos âmes en même temps que les poux font leur nid dans nos cheveux sales.

Tu t’étonneras que je tienne ce discours, moi qui lisais les auteurs ennemis dans leur langue et faisais foi de les apprécier. Et je n’ai pas de haine contre l’Allemand même si je le tue. Je pourrais tuer l’Anglais si nous étions en guerre contre lui, ou l’Espagnol ou l’Américain, qu’importe. Je n’ai pas de haine et même de la reconnaissance pour cet Autre qui s’oppose à nous et nous créé comme Tout, comme lui-même doit nous remercier pour le service que la France fait à son pays : la guerre est bonne en elle-même, puisqu’elle invente un peuple enfin rassemblé et tendu vers la même direction, là où la paix n’est qu’une vaste plaine d’égoïsmes et de chicanes ridicules où l’homme se perd dans la futilité, avec ses divertissements dérisoires et son plaisir abrutissant.

Alors qu’ici le dénuement et l’ascétisme nous transcendent. La mort ne nous fait plus peur, nous la croisons tous les jours et nous l’invitons à prendre un verre à l’occasion lorsque nous ne sommes pas occupés à lui donner du boulot dans l’autre camp. Et puis il faut aussi que de temps en temps un sang pur, le nôtre, abreuve nos sillons, afin que poussent les meilleurs fruits. Il faut que nous le donnions pour que cette terre de France qui nous a nourri et à qui donner sa vie n’est pas encore assez pour égaler tout ce que nous lui devons. Vous autres femmes, enfantez des Français, ici, nous autres hommes nés de ces femmes, nous enfantons la France, et cela vaut bien l’autre.

Si je ne rentre jamais tu auras alors deux hommes à chérir : celui qui est mort pour la Patrie et un autre qui sera assez vivant pour que vous la redressiez et lui donniez des enfants, et qui te rendra heureuse. Pourvu que tu ne choisisses pas un lâche qui sera resté debout pour être resté couché lorsqu’il fallait se dresser, tu seras alors la plus chanceuse des femmes d’avoir ainsi deux hommes dans ton cœur. Si je rentre je t’apporterai en personne la victoire et l’orgueil rétabli de notre nation, ce qui vaut bien tous les périls que nous affrontons ici. Ne te fais pas de souci pour nous, nous ne sommes plus tout à fait humains, nous sommes déjà un peu en-deçà et au-delà : prie pour que la vie ait encore de la saveur pour nous aux lendemains de ce sommet, comme un homme qui découvre la foi n’a plus envie que de déplacer les montagnes et ne sait plus se contenter de ce qui faisait avant sa joie ! Je te promets que nous déplacerons au moins les Vosges du point de vue de la frontière et repousserons l’Allemand jusqu’à la Forêt Noire !

Ton fiancé, la main qui te soutient et de qui tu peux être fière à défaut d’être femme,

Jean

Deux hommes se liguaient donc contre moi pour me faire penser que j’avais fauté en demandant à Jean de fuir son destin, coupable tant envers mon pays qu’envers lui. Je me demandais bien si Jean avait reçu cette lettre à laquelle un autre me répondait et dont il ne me touchait mot. Peut-être en avait-il honte ? Lui avait-elle causé des ennuis ? Je décidai d’en faire de même puisque de toute façon, si elle n’avait pas passé les mailles de la censure, une deuxième de la même teneur connaitrait le même sort, et je donc changeai de stratégie.

De Lucienne à Jean

Mon très cher Jean,

Comme je n’ai pas d’annonces héroïques à te faire et que je ne participe à la vie de notre pays qu’à ma modeste façon, je vais te donner des nouvelles de chez nous, qui te redonneront, je l’espère, du courage, en t’assurant que chacune des personnes dont je te parlerai espère te revoir bien vivant et ne sauraient se contenter d’un souvenir aussi glorieux soit-il.

Il y a tout d’abord tes parents, ceux qui t’ont aimé comme le fils unique que tu as été pendant deux ans et qui ont toujours voulu que tu puisses bénéficier un jour des progrès que les fruits de leur dur labeur à la ferme ont permis. Ils vendent toujours leur produit sur la place du marché, et, en l’échange de cette monnaie qui est comme un autre type de sang dans les veines d’un peuple, donnent un peu de vie aux villageois, cette vie qui sentira bon d’abord dans leur casserole avant que de passer dans leur corps !

Alphonse est aussi en train de devenir un solide gaillard. Tes parents et ce dernier, me considérant gentiment toujours comme leur bru et leur sœur, me content facilement leur rêve pour après la guerre : ils espèrent pouvoir te donner assez d’argent pour que tu puisses racheter la ferme du vieux François, qui a de la vigne et des vaches, ces plantes qui illuminent les collines de notre village et ces animaux qui sont comme des fleurs productives donnant des couleurs à nos champs. Et si tu ne veux pas travailler la terre après avoir fait ton lycée, ils pensent que dans quelques années les deux fermes te permettront d’avoir assez pour acheter une librairie à la ville, Alphonse pouvant bien reprendre la ferme (avec Léontine : c’est un secret mais je vois bien aux regards que ce petit espiègle dépose sur elle que ces deux-là se marieront avant nous si tu ne reviens vite et te feront oncle bientôt, car ils ont déjà 17 ans !). Comme ça ils auront, disent-ils, un fils pour nourrir leur bouche et un autre pour nourrir leurs oreilles au soir de leur vie. Il me semble aussi que je te verrais plutôt dans les livres, et Alphonse semble plus pressé à apprendre de l’expérience des choses que de théorie – je suis émerveillée, d’ailleurs, de voir que tes parents aient pu enfanter deux enfants si semblables et si différents en même temps ! Toute cette complémentarité qui fait l’équilibre d’un peuple, retrouvé en une seule fratrie !

Julienne est enceinte. Les cycles de l’existence ne s’arrêtent pas : nous terminons une récolte qu’il faut déjà préparer les semences à venir, la nature est notre alliée et s’oppose à nous sans cesse ; elle aussi nous défie et nous lui répondant en chantant dans les champs, en dégageant du temps sur nos nécessités vitales pour cultiver aussi l’art et les lettres, qui font de nous plus que des hommes et des femmes, juste un peu moins grands que des dieux.

Je pourrais te parler encore des hommes qui se lèvent tôt tous les jours pour nous nourrir. De notre Victoire à nous, sainte et haute, tour protectrice vers laquelle nous tournons nos regards, à la recherche de ces couleurs que l’artiste a peinte sur elle. Lui aussi fait la France, comme les héros anonymes et pacifiques de la civilisation sans laquelle cette terre ne serait qu’un grand désert. Mais je ne veux pas abuser de ton temps. J’espère que vos forces et que votre courage tiennent bons, que vos généraux savent se montrer justes et raisonnables avec les êtres qui sont confiés dans leurs mains comme des canetons suivent la cane, enfin je suppose que vous, seuls les canons vous précèdent, n’est-ce pas ?

Tous les jours je pense à toi et ton souvenir ne me suffit pas, même s’il est le plus grand trésor que je possède en ce monde. Reviens vite, que cet épisode ne soit qu’une parenthèse à refermer et que nos vies reprennent dans la grandeur de nos projets !

Lucienne, qui t’aime.

Je répondis aussi, tout de même, à ce Raymond qui avait eu l’obligeance de m’écrire (et de me laisser son adresse sur le dos de l’enveloppe), me signalant en passant l’existence de la censure et le fait que mon aimé n’avait probablement pas reçu la lettre à cause de son contenu. Je n’ai cependant pas retrouvé les lettres de cette correspondance avec Raymond.

Quelque temps après, lorsque je vis une écriture qui n’était pas celle de Jean, je ne m’attendis pas au pire puisqu’il pouvait s’agir de ce Raymond. J’eus tort…

Car on m’apprenait la disparition de Jean. Mais je ne sus jamais la date de son décès… Etait-il déjà “parti” sur le quai de gare où nous nous étions enlacés pour la dernière fois, remplacé par un soldat inconnu de moi ? J’aurais alors écrit à deux anonymes pendant cette guerre… Raymond eut un visage en 1919, lorsqu’il vint me voir pour m’apporter les effets de Jean, dont notre maigre correspondance. Je l’ai trouvé beau et touchant et, conformément à ce que voulait feu mon fiancé, je l’ai épousé en choisissant de ne pas porter un veuvage virtuel.

Quant à moi quand suis-je un peu morte ? Lorsque j’appris la mort de Jean ? A la Libération, lorsque à son procès pour collaboration, j’appris que Raymond n’avait été pendant la Grande Guerre qu’un journaliste raté écrivant aux femmes de soldats les longues harangues qu’il ne pouvait écrire dans les journaux ? Cet homme avait supplié sa hiérarchie de ne jamais porter une arme, sagement planqué au service de la censure où il glorifiait la guerre pendant qu’il ne la voyait jamais de près. Croyant exhausser ses vœux, j’avais trahi Jean en me choisissant un rampant pour époux. N’arrivant pas à saisir la justesse de sa pensée durant la Grande Guerre, je réalisai que l’avais encore trahie en ne le comprenant trop tard, lorsque le général de Gaulle tourna le dos à une partie de la France, en laissant l’Algérie à l’Ennemi, lui qui une nouvelle fois nous offrait la chance de nous unifier encore en tant que nation, quand bien même une mer séparait notre territoire un et indivisible. Peste soit de votre paix de poltrons ! Voilà, je suis désolée si je ne sacrifie pas au politiquement correct de votre temps, Monsieur. Laissez-moi le privilège de l’âge de pouvoir vous dire la vérité et ne pas avoir de honte à la dire.

Cordialement,

Lucienne.

***

Chère Madame,

Merci beaucoup d’avoir exhumé votre passé douloureux et de votre franchise. Ne vous inquiétez pas pour ma sensibilité, je suis un vrai historien et je ne me laisse pas compter par la sensiblerie ou les diktats politiques de mes contemporains.

Ce que j’ai à vous révéler par contre, pourra heurter la vôtre, et je vous prie d’être bien entourée lorsque vous la lirez. Je vous prie de m’excuser de ne pouvoir le faire de vive-voix, me trouvant actuellement à l’étranger pour les besoins de mes recherches.

J’ai retrouvé la trace de Jean. Il a été fusillé en octobre 1914, à Manosque, dans des circonstances floues et sans doute de manière très sommaire, après avoir réussi l’exploit de parcourir clandestinement presque 600 km. En effet, transféré du 55ème Régiment d’Infanterie pour l’Armée d’Alsace, les autorités avaient perdu sa trace à Altkirch, à la fin août. Il fut dénoncé par un hôtelier chez qui il s’était arrêté et qui avait trouvé bizarre qu’il soit habillé de sous-vêtements allemands (ce qui renseigne assez sur le genre de fouine que devait être cet hôte indiscret). Battus plusieurs soirs d’affilée, l’homme que vous aimiez a fini par avouer qu’il avait réussi à monter en grade grâce à une ardeur patriotique feinte et que, toujours volontaire pour aller en reconnaissance, il s’était fait la belle en prenant l’uniforme allemand d’un cadavre, pouvant se faire passer pour l’ancien vivant dont il parlait parfaitement la langue.

En étudiant les mots de sa main, je me suis aperçu que certaines lettres n’avaient pas été écrites dans la même plume ni avec la même encre. Elles sont au nombre de 21 et forment la phrase : « n en crois rien je reviens ». Dans son subterfuge, Jean aura pris des risques pour essayer de vous avertir qu’il jouait double-jeu pour tromper son véritable ennemi : l’Armée Française et sa censure balbutiante. Je vous enverrai de quoi constater par vous-même cette découverte, même s’il faut une vue aiguisée pour s’en rendre compte. Il est cependant étonnant que ses lettres aient été lues dès 1914, ce qui tendrait à penser qu’il fut particulièrement surveillé.

Merci grandement à vous de m’avoir donné tout ce matériel époustouflant, qui n’a sans doute pas terminé de dégorger ses vérités.

***

Cher Monsieur,

Ma grand-mère est morte il y a trois jours et je suis heureux qu’elle n’ait pas reçu votre dernier  message.

Elle s’était réfugiée dans le bellicisme aigri pour se venger de son mari, mon grand-père, et renouer avec ce premier amour qui est dans la famille comme un fantôme maudit : il revenait sans cesse à nous lorsqu’elle se mettait à pérorer sur son passé.

Ayant l’impression d’avoir trahi son amour d’enfance en épousant un homme qui ne correspondait pas au profil qu’il lui avait dicté, elle ne se serait pas relevée de l’avoir fait une deuxième fois en n’ayant pas eu confiance en lui, croyant qu’il avait subitement changé d’opinions alors que, lui, écrivait à la censure sous prétexte d’écrire à sa belle, pour ce plan d’évasion désespéré.

Et pourtant, si ce que vous dites est vrai, avec quel faux Jean ma grand-mère a-t-elle “vécu” toutes ces années d’après-guerre ? Avec le reflet d’une méprise ? Elle qui croyait avoir aimé un homme tombé pour la Patrie, elle aura donc aimé un déserteur ? Ou un être fidèle à lui-même en ne voulant pas tirer sur des Allemands dont il avait étudié et apprécié autant la langue que la culture ? Qui fut mon grand-père : le patriote de 14 ou le collaborateur de 40 ? Ma grand-mère : restera-t-il d’elle la pacifiste de 14 ou partisane acharnée de cette Algérie française où elle crut reconstruire une troisième vie, loin de la métropole et de ses tristesses ?

Mieux vaut que tout ceci, ces questions et les réponses que nous pourrions trouver, reste loin de notre famille désormais. Découvrez les hommes réels si vous voulez, à nous les portraits peints par nos souvenirs sélectifs suffiront. Prions pour qu’il n’y ait pas d’autre vie après celle-ci, où les défunts se croiseraient et ne se reconnaitraient pas.

Cordialement,

Le petit-fils de Lucienne

Photo d’entête : « Détail du monument de la victoire » par Frédéric BISSON.

(PdB) Écrit par :