Deux rendez-vous ratés (dont un non-planifié)

C’est une brasserie crasseuse de la gare Lyon-Perrache. Attente imprévue de deux heures. Une vieille ivrogne surmaquillée est à sa table, parlant peu, comme absente, tenant un verre de rosé et attendant un homme qui devrait être là, mais absent lui aussi quoiqu’on sache qu’il doit aller à la messe à 16h. Comme il ne vient pas, elle finit par partir. Lui, arrive quelques minutes plus tard. Il se met à la table d’à côté, et se pose, comme elle juste avant, devant son verre de vin rouge, partageant apparemment la même attente qu’elle.

Pendant que je regarde ce rendez-vous galant raté, une jeune fille remplit ses mots-croisés. Elle est petite et plutôt jolie, avec ses cheveux frisés bruns et son air décidé. Sans doute que le serveur, un Lyonnais à l’accent d’Oran ou d’Alger, s’amuse à nous voir ne pas oser nous parler. Elle s’est assise dans le coin, en face de moi, alors que j’étais en train de boire un café. Nous échangeons quelques regards, de temps en temps, pour voir si l’autre le fait aussi, mais il n’y aura pas eu plus lorsque je quitte l’endroit. Sans doute que pour la génération d’au-dessus, ça se passera mieux : la vieille femme reviendra, se posera devant un nouveau verre et elle boira en compagnie de l’homme au vin rouge. Ils se parleront, quand bien même leur conversation promet d’être des plus simplettes. Ou peut-être qu’ils ne diront rien, heureux d’être là ensemble ou côte à côte, pour le fait.

Il n’est que 15h, ils ont le temps de se croiser, de terminer des bouteilles entières, dans le caniveau ou à la morgue. Nous autres, les plus jeunes, les moins vieux, les non moins muets, nous ne nous serons pas abordés. C’était mon rendez-vous raté dans une brasserie crasseuse de la gare Lyon-Perrache, un jour où la neige retardait les voitures mais où nous n’avons pas su faire contre mauvaise fortune bon cœur.

Plagiats par anticipation

 

Photo : “replete” de jenny downing.