Dialogues des cinq étoiles dans un univers rouge – Bei Nanxidong

Dialogues des cinq étoiles dans un univers rouge est un livre étrange. Un livre dérangeant peut-être, même. Car il n’est pas simplement de l’ordre de la lecture contemplative où le lecteur reste à l’orée de l’histoire se laissant guider, « transporter » lorsqu’on est un pauvre sédentaire triste en mal d’évasions fictives, mais le juge d’un tribunal que l’on a pas convoqué et que l’on a surtout jamais demandé à présider. Et pourtant les différents acteurs de cette histoire historique et rien de moins fictive ne cessent de te demander de prendre position, de les défendre (auprès de qui ? des dirigeants, du jugement de l’Histoire ?) ou de les comprendre. Mais comme tous se défendent…

Des personnages “collectifs”

On l’a compris l’originalité du livre est que c’est un livre d’histoire qui se présente comme un roman, mais un roman mettant en scène des personnages collectifs. Suivant les traces d’auteurs marxistes, fonctionnalistes, ou comme le font les polanyiens ou les keynésiens qui aiment à parler de grands ensembles de population (le peuple, la société civile, les capitalistes, les masses, les travailleurs, la campagne, les riches, la finance, les opposants, la Chine, etc.) lorsqu’ils veulent décrire des phénomènes sociaux et historiques, Bei s’est servi de la signification du drapeau chinois pour faire de chacune de ses cinq étoiles − c’est-à-dire le Parti, les travailleurs prolétaires (工 gōng), les paysans (农 nóng), la « petite bourgeoisie » (城市小资产 chéngshì xiǎozīchǎn ou plus classiquement 商 shāng : commerçant, marchand) et les « capitalistes patriotes » (民族资产 mínzú zīchǎn, ou plus classiquement 学 xué : lettré) − des personnages à part entière qui racontent le basculement de la Chine entre l’ère maoïste et le début du socialisme de marché initié sous l’impulsion de Deng Xiaoping.

Cela donne une œuvre assez étrange, un peu dans la veine de The Buddha in the Attic de Julie Otsuka où l’auteur utilise la première personne du pluriel pour faire parler ces femmes japonaises parties aux USA se marier à des inconnus. Ici c’est à la première personne que les personnages collectifs s’adressent au lecteur et contrairement au livre d’Ostuka, on ne suit aucun représentant de ces cinq masses, pas même dans le Parti où Deng Xiaoping est traité comme une “composante” parmi d’autres.

La polémique sur le sens caché du livre

Alors, comme on l’a vu, qu’il voulait écrire un vrai roman prolétarien refusant d’individualiser de manière petit-bourgeoise des personnages pour ne traiter que d’êtres collectifs, le livre a été interprété comme une critique larvée du culte de la personnalité du dirigeant – et notamment de Deng Xiaoping – et interdit en Chine, si bien qu’il est difficile à trouver, même encore aujourd’hui à l’heure d’Internet… Il me semble que cette lecture entre les lignes du roman est un peu paranoïaque puisque je n’ai vu que l’application cohérente d’un parti pris de l’auteur et un procédé efficace permettant de raconter de manière polyphonique et contradictoire une décennie de l’histoire chinoise. Ai-je été trop naïf ? Est-ce pour ne pas avoir parler de Deng que les dirigeants actuels ont cru que l’auteur remettait en compte la légitimité d’une figure détachée des autres, comme le président de la République populaire de Chine ?

(PdB) Écrit par :