Les heures souterraines – Delphine de Vigan : (2/2) Pourquoi du point de vue du système ce livre est parfait

Après avoir expliqué dans une première partie pourquoi ce livre est nul d’un point de vue littéraire, changeons d’angle, prenons du recul et comprenons pourquoi ce n’est pas malgré sa nullité que le livre est publié et promu, mais grâce à elle qu’il obtient les faveurs du système.

Focalisation sur Mathilde et le harcèlement au travail

Pour ce, je me focaliserai sur le personnage de Mathilde et son harcèlement au travail, et laisserai de côté le personnage masculin qui, à mon sens n’est là que pour donner le change à la première et laisser croire à la lectrice la fin joyeuse d’une histoire d’amour, seule capable de sauver ces deux âmes perdues dans les corridors du métro-boulot-dodo. On pourrait éventuellement se demander si, perdu pour perdu, et au lieu de se laisser aller à une lente dépression, ce médecin ne pourrait pas s’inscrire dans un syndicat combatif, sombrer dans le terrorisme, devenir anarchiste et décider d’aller tuer un puissant. Ou s’inscrire à un parti politique, une association où il trouverait des gens comme lui qui lui donneraient de la force, ou se rapprocher d’une religion qui donnerait un nouveau sens à sa vie. Bref se bricoler une solution collective et sociale plutôt que de crever dans la coquille vide de son individualisme. On se demanderait alors si ce genre de solutions ne serait pas sans doute “interdite”1 par les éditeurs du fait qu’il risquerait de donner des idées aux gens. On se dirait alors qu’il était tout à fait nécessaire que le texte, sous son apparente bêtise, ne serve pas avec efficacité à prôner sourdement le suicide assisté par médicaments ou drogue2 par les maîtres que sert la scribouillarde, et on considérerait alors comment ce plat récit prend sa place au côté de nombreux autres post-existentialistes néo-nihilistes ultra-déprimants et tous sourdement sponsorisés par l’industrie pharmaceutique et les sites de rencontres sans lendemains, et pourquoi cette propagande est bien nécessaire au Système, tels les anti-vomitifs que McDonald met dans sa bouffe. Mais soit, passons.

Prenant uniquement en compte Mathilde pour voir ce que son exemple de harcèlement au travail dit de ce monde de l’entreprise, je comparerai ce récit avec ce qu’a vécu Stéphanie Gibaud et qu’elle raconte dans plusieurs livres. Son témoignage personnel : La femme qui en savait vraiment trop (2014) ; et la suite collective : La traque des lanceurs d’alerte (2017). Ou encore dans cette émission diffusée en mai 2018 sur Egalité et Réconciliation au micro de Vincent Lapierre :

La paresse intellectuelle du genre

Dans la fiction des Heures souterraines, le changement d’attitude du n+1 de Mathilde est expliqué de manière grotesque, par une sorte d’hypernarcissisme de la part du chef direct qui l’a formée, à qui elle doit tout et qui veut qu’elle reste sa créature. Passons sur la mesquinerie de genre, de Vigan sous-entendant par là que le mâle détenteur de pouvoir est un être colérique et tyrannique désirant que la femme soit sa chose jusqu’au bout, même s’il n’est pas dit qu’il ait demandé à sa créature des faveurs sexuelles – l’hystérie de la délation post-affaire Weinstein n’était pas encore passée par là et sans doute la plumitive s’est-elle dit que ce serait de trop ; aujourd’hui elle n’hésiterait sans doute plus. On remarque d’ailleurs que, dans l’histoire réelle, celle de Stéphanie Gibaud, la première autorité qui lui demande de détruire ses archives est une femme, la pression sociale ayant autant de sexe que les anges. Le sous-entendu imbécile du texte de de Vigan3, relève de la paresse intellectuelle et de la flatterie de la lectrice. Ici, donc, si nous mettons en suspens le fait que le chef soit un mâle et sa subordonnée une femelle, nous avons l’histoire d’une autorité qui se fâche, un jour, pour une broutille, simplement parce que la personne qu’elle a mise en place a osé ne pas être d’accord avec elle et l’a contredite en public.

Psychologie Doctissimmo vs. psychologie des organisations

Cette autorité décide donc de se venger, sans en discuter et sans qu’il ne se soit rien passé d’autre. S’entêtant, elle rétrograde même l’employée à des tâches sans intérêts et se passe ainsi ses compétences faisant perdre de l’argent à l’entreprise au nom d’un caprice. Si la description de la lâcheté des collègues et de la non-solidarité qui peut exister dans un groupe humain face à l’autorité et dans la crainte de perdre son emploi, est bien rendue, la situation est néanmoins hautement improbable. Jamais le grand-chef du petit chef n’accepterait cette perte de compétences préjudiciable à l’entreprise et licencierait ce chef incapable de s’asseoir un peu sur son orgueil afin de mettre toutes les énergies disponibles au service du groupe. On est ici face à de l’absurde et nous devrions être d’autant plus scandalisés par la disproportion entre un petit désaccord et la vengeance qui lui fait suite. Certains religieux face à l’existence du mal, et pour en dédouaner Dieu (le Système), inventent l’existence d’un être Lui échappant et qui, lui, fait le mal. Croyant ainsi sauver Dieu de tout reproche et sauver l’idée de sa perfection morale, ils en font néanmoins un être incapable de détruire ou de contrôler cet être malfaisant censé être moins puissant que Lui et donc contredisent un des attributs de Dieu, qui est d’être tout-puissant. Donc …de ne pas être Dieu. Ce faisant, ils ne sauvent Dieu de rien, au contraire, mais sombrent dans le manichéisme et confèrent une égale puissance à l’agent du mal face à son Créateur. De plus, lorsqu’on leur demande pourquoi cet être créé fait le mal, quels sont les critères qui permettent de définir ce qu’est le mal en soi, ou si cet être fait le mal en sachant qu’il le fait ou simplement s’il se trompe en croyant faire le bien, les réponses sont souvent peu élaborées. On en reste souvent à cette absurdité d’un être qui fait le mal pour faire le mal, sans raison. Le gribouillage de de Vigan est de cette veine.

L’exemple de Stéphanie Gibaud est, lui, bien plus éclairant car il donne les raisons qui ont conduit cette employée comparable à Mathilde, puisqu’on la suppose compétente, enthousiaste et qu’elle est une cadre avec des responsabilités totalement intégrée dans son entreprise. Or, elle découvre les pratiques illégales de celle-ci et refuse de servir ce Système. Son refus va à l’encontre du fonctionnement de la société et le conflit qui l’oppose à ses chefs n’est pas simplement une petite explication psychologique pour lectrices de Doctissimo. Il montre comment une organisation cadenasse les individus en elle pour les empêcher de lui nuire. Ces chefs ne sont pas des gros vilains-méchants, mais des agents d’un ordre illégal, qu’ils couvrent, les uns parce qu’ils l’approuvent, d’autres parce qu’ils le craignent ou parce qu’ils sont tellement mouillés qu’ils n’ont plus d’autre choix que de continuer en lui ou de périr (y compris physiquement) avec. Il n’y a donc plus de gentil absolu contre des méchants absolus, ou du moins si Stéphanie Gibaud est ici dépeinte par elle-même comme une héroïne, les forces qui s’opposent à elles sont explicables, et parmi ses bourreaux il doit y avoir aussi des victimes qui ont choisi le chemin de la lâcheté, ce qui est bien plus conforme à la réalité que la fiction ridicule deviganesque.

Le récit qu’offre madame Gibaud nous plonge donc dans le fonctionnement d’une organisation en général, et des processus qui conduisent à la mise à l’écart du groupe d’un récalcitrant. Qu’il s’agisse d’une entreprise capitaliste n’est d’ailleurs pas essentiel, puisque cette employée eût été marginalisée de la même manière dans une banque d’Etat communiste si elle avait refusé de couvrir des faits illégaux, ou dans n’importe quel groupe politique si elle avait refusé de jouer les règles tacites et obscures qui ont cours dans ce Système, au nom des règles communes et de la légalité officielle.

Bref, chez de Vigan on est dans le sombre frivole4, on reste dans la petite échelle individuelle, l’explication superficielle et le mauvais pathos ; avec Stéphanie Gibaud, tout aussi femme, tout aussi cadre que Mathilde, tout aussi prise dans le même Système à Paris, on est dans le sérieux, l’explication structurelle et analytique qui voit en profondeur comment fonctionne la société et, loin de pleurnicher sur son sort malgré les risques évidents qu’elle prend et les menaces qui pèsent sur elle, cette dame ne nous convie pas sourdement à la résignation et à la prise de médicaments, mais nous montre l’exemple d’une femme sans peur et combative qui inscrit sa révolte dans quelque chose de politique.

De Vigan, petite Eichmann de la banalité du mal et de la médiocrité, au service de gens qui savent ce qu’ils font et pourquoi ils la payent, a donc pour mission5 de détourner la lectrice de toute considération collective. Elle joue le même rôle que les émissions criminelles ou les feuilletons policiers diffusés dans la boite-à-images-pour-débiles : toutes les hypothèses et les pistes permettant d’élucider un meurtre ou un suicide y seront suivies. Raisons psychologiques (amour, jalousie, folie, passion, perversion, etc.) ou utilitaires (argent, héritage, besoin de se débarrasser de quelqu’un pour le remplacer, etc.), seront toutes prises en compte, et souvent le film vous laissera sans ou avec plusieurs explications possibles. Vous penserez donc que le travail a été bien réalisé, qu’il est exhaustif et que la complexité des faits décrite est suffisante. Or, ce faisant, vous ne vous rendrez sans doute pas compte que toutes les hypothèses sauf les explications collectives et politiques impliquant un réseau caché, ont été explorées. Et quoi de mieux pour taire quelque chose que d’en parler, mais bien mal, en donnant l’assurance qu’on s’est penché sur le cas en toute honnêteté. Le silence serait étrange et il vous laisserait le temps de réfléchir. Il faut donc du bruit, beaucoup de bruits et des fausses pistes pour entrainer loin des bonnes. Dans ces films et documentaires, jamais la victime n’a pu entrer dans une organisation secrète de type mafieux, de type société à initiation philosophico-religieuse, ou pour des services de renseignements. Jamais elle n’aurait pu mourir parce qu’elle cherchait à en sortir ou parce qu’elle en savait trop et qu’il fallait se débarrasser d’elle. Jamais des comportements incompréhensibles comme la pédophilie, ne sont expliqués autrement que par le mal radical, le mal inexplicable du Diable ou de la folie, et non comme le résultat d’un piège où on a amené un individu à commettre des horreurs pour le mouiller dans le groupe, offrir à la hiérarchies des preuves compromettantes qui tiennent l’individu, l’obligent à une solidarité forcée avec le groupe et assurent son obéissance, pour peu que l’organisation obscure ne réussisse pas à lui laver le crâne en inversant toutes ses valeurs.

En effet, l’explication rationnelle du mal par le fonctionnement logique d’une société aux règles obscures, est anxiogène et pousse ou au désespoir le plus profond ou à la révolte. Elle fait aussi peur car elle nous concerne tous. Il ne s’agit plus de séparer facilement le Mal dans l’Autre de la folie, de la méchanceté ou de l’irrationnel, mais de faire comprendre comment moi, quelle que soit ma place, peut-être pris dans la machine à broyer qui ne vous laisse pas d’autre choix que d’avancer avec elle et de vous faire son agent en vous compromettant toujours plus, ou son ennemi avec tous les risques qui sont afférents. La petite prose sans intérêt sert donc de couverture sur l’horrible lueur de la vérité. Agent de Vigan, agent conscient ou agent imbécile, a donc parfaitement joué son rôle. De ce point de vue, il est parfait.

Photo d’entête : « Bienvenüe Paris » par Magdalena Roeseler

Notes

  1. Évidemment, on ne dira jamais à l’écrivain qu’il n’a pas le droit de proposer cette solution, mais on lui conseillera de ne pas aller voir de ce côté-là, ou son texte sera refusé pour de bonnes raisons, d’ailleurs, on en trouve de toutes sortes lorsqu’on en a besoin.
  2. Le Brave New World d’Aldous Huxley, nous a assez décrit comment cela se passera, ou pourrait se passer.
  3. Comme si dans l’entreprise les porteurs de pénis étaient porteurs de défauts propres à eux, surtout à un haut niveau où même les femmes (et surtout les femmes, oserait-on dire) ont besoin de caractère et de contrôle d’eux-mêmes pour réussir.
  4. Sombre à outrance, d’ailleurs, pour que ça ait l’air profond.
  5. Elle ne le sait sans doute même pas. L’idiot pour qu’il joue bien son rôle, doit le jouer en ne sachant pas que c’est un rôle ; c’est bien ce que nous a appris le Caligula de Camus, que le meilleur menteur est le menteur sincère, et c’est pourquoi Lénine a pu les appeler des idiots “utiles”.
(PdB) Écrit par :