Tristes histoires de papiers : Esta vez de Julieta Venegas vs. Brandt Rhapsodie de Benjamin Biolay

C’est Ja*, qui me parle de Julieta Venegas et me confesse que cette chanteuse chilienne est son placer culpable, comme Co* possède l’intégrale de Shakira et l’écoute régulièrement, ce qui tranche complètement avec sa personnalité. Je n’ai pas eu à avouer les miens, en échange, car elles ne les auraient pas connus.

Là, nous sommes à Algarrobo, dans une maison secondaire de ses parents, à creuser dans la nuit de ces discussions où, au bout de nombreux couloirs, on a perdu sa pudeur en chemin ce qui fait qu’on se révèle un peu. Elle me met le CD et nous écoutons la chanson dont elle vient de m’en expliquer l’idée générale – comme elle m’ouvrirait un peu la boite à trésors de son enfance. C’est plutôt une petite mélodie pour adolescents (ce qu’était Ja* à cette époque en 1997), toute simple, qui parle de cette décoction de vie que la société moderne consigne dans des ordinateurs et sur du papier. D’un amour1, aussi, qui n’a plus que ça pour se souvenir de lui-même : des papiers, des reçus d’électricité, de gaz, des courses, des petits mots, tout à payer, des lettres, tout réglé, là une preuve que j’ai vécu, que j’ai aimé, l’humain échappant à tout cette fureur graphomane.

Ja* m’a refilé sa chanson un rien melliflue comme une maladie bénigne et c’est moi qui la fredonne à mon tour de temps en temps, après l’avoir renommée “De papel”2, parce que j’en aime le thème et qu’elle m’évoque les souvenirs de Ja* dans cette nuit auprès de la longue côte chilienne.

Au Luxembourg, c’est Ma* qui avait des goûts originaux comme Alain Chamfort et Benjamin Biolay, dont elle possédait les deux intégrales. A la faveur d’une journée de froide grisaille passée chez elle en son absence, j’ai voulu la découvrir un peu, aussi, en écoutant ses deux artistes préférés. Chamfort me sortait par les oreilles aussi vite qu’il y entrait mais Biolay a quelques magnifiques chansons – et encore je ne connaissais pas alors “La ceinture” qu’il a confié à Elodie Frégé. J’ai notamment apprécié la “Brandt Rhapsodie” et l’ai aussi faite mienne, bien qu’elle ne soit pas chantable, triste, … et puis, au fond, elle parle de la même chose que (la version  de) la chanson de Julieta Venegas (que je me suis recréée).

L’une comme l’autre, ces femmes, me les ont transmises, ces chansons. Les ont déposées en moi. Pour m’en libérer il faudrait peut-être que je fasse découvrir Biolay à la Chilienne3 et Venegas à la Luxembourgeoise4, et que je les laisse comme s’échanger ces chansons par mon entremise.

Mais le veuillé-je vraiment ? J’ai perdu Ma* dans les brumes de sa ville et il ne me reste que ça d’elle après dix ans pendant lesquels nous nous sommes connus, de loin. Je dois retrouver Ja* un jour parce que j’en ai pas fini avec son pays et sans doute notre relation n’est pas desséchée au point de n’avoir plus que des traces et des souvenirs. Mais j’aime ces empreintes / emprunts sonores en nous, associés à un lieu et une personne, ces hymnes de ruptures, ces hymnes de victoire, cette bande-son de notre vie et qui nous survivra lorsque de nous-mêmes, il ne restera qu’un peu de cendre et des papiers.

  1. Ici, je ne sais plus si je suis tributaire des extrapolations de Ja* ou si c’est ma part d’interprétation très personnelle, voire d’invention de la chanson… []
  2. Finalement, je me la suis complètement réappropriée, cette chanson… []
  3. Elle a vécu en France, ce n’est pas perdu d’avance, même si la chanson intello n’est pas son style. []
  4. Moins évident encore. []
(PdB) Écrit par :