La horde du contrevent [2004] – Alain Damasio

Alain Damasio aime se référer à Gilles Deleuze et Gallimard, bien content de tenir un auteur censé écrire de la fantasy de qualité1, met ceci bien en avant dans son édition. Ainsi lit-on comme présentation de l’auteur que, « homme engagé, cet intermittent de la militance affûte ses armes à la forge philosophique (Deleuze et Nietzsche) et en nourrit ses combats concrets autant que ces livres. » Avant même d’attaquer le texte, on peut lire un épigraphe tiré de Mille plateaux. On était donc prévenu, mais voilà donc que la « pensée 68 » étend ses tentacules2 dans la fantasy. Avec La Horde du contrevent Damasio joue les passeurs entre le continent des amateurs de mondes-qui-n’existent-pas et celui des blablateurs de la génération de dé-penseurs néo-structuralo-post-expérimenthalaux-ultra-bullshito-infra-modernes-mes-couilles. Sur ce plan c’est réussi puisque ce texte en illustre parfaitement l’esbroufe stylistique et intellectuelle.
[On peut arrêter la lecture là, j’ai dit l’essentiel, ensuite j’étale et je dévoile beaucoup]

200 bonnes premières pages, des pistes ouvertes

Ainsi, ici comme chez Deleuze, les 200 premières pages de la Horde du contrevent sont passionnantes, on enfonce goulument ses piolets pour l’ascension d’une vague chaotique, poussés par l’efficace construction de celles-ci : début in media res avec la lutte contre le furvent, pause, arrivée dans la l’Escadre frêle qui permet de donner quelques explications sur la Horde3, puis, lorsque le rythme retombe, arrivent le combat contre Silène et quelques intrigues politiques qui épaississent la sauce. Mais, comme chez Deleuze, lorsqu’on atteint le sommet, bavant d’écumes et d’espoirs de découvrir l’océan de profondeur qu’il cache, on découvre derrière …juste un grand dépotoir pompeux. Je situe la crête où tout bascule, quelque part au niveau du chapitre VIII4. Jusque-là ça tient la trace. La variation des voix est intéressante et pas compliquée à suivre puisque, outre le symbole qui indique quel personnage s’exprime, les styles sont assez variés.5 L’univers est intéressant quoique incomplet car il y a trop d’animaux réels qui côtoient les créatures imaginaires : on croise des gorces, des ovibos, par exemple, ou des énigmatiques chrones mais aussi …des lièvres, des loutres, des renards, des aigles ou des ragondins ! C’est assez ridicule. Ça fait pas terminé ou paresseux. Idem pour les plantes : on a des abricots, des céréales, des pins, etc. qui côtoient des végétaux de l’humanité inconnus. La géographie de cet univers est un peu étrange (c’est un long tube qui va de la source des vents à des endroits plus vivables, il parait ne pas avoir de largeur) mais suffisamment prenant pour qu’on gobe sans moufter – c’est même cette bizarrerie topographique tout en longueur et linéaire qui fait l’originalité de cet univers. Sans vouloir cependant entrer dans le touffu putassier des querelles sur les frontières des genres, je dirais que ce n’est pas vraiment de la science-fiction car la technologie oscille entre l’Antiquité, l’ère industrielle et un XXe siècle très sélectif, mais plutôt de la fantasy6. Damasio flirte avec certains clichés mais les évite de peu : Golgoth la traceur est le dernier de sa lignée mais pas l’Elu de la 575432ème prophétie extirpée du manque d’imagination d’un scénariste, il a sa querelle familiale mais il n’est pas un ersatz de Luke Skywalker non plus, par contre j’ai trop pensé à la distinction Force / Côté Obscur avec le choix entre les deux types de combattants : la Foudre et le Mouvement (de mémoire, mais je ne vérifie pas car 100 pages plus loin tout ceci est oublié). La conversation entre le troubadour Caracole et le philosophe fréole (chap. V) est intéressante puisqu’on y croise quelques réminiscences des sympathiques élucubrations bergsoniennes sur le temps, une prose proche des phénoménologues ou de Jankélévitch, et tout cela passe joyeusement car on sait qu’on lit une fiction qui n’a pas prétention à nous éclairer sur le monde.7.

Et puis…

La suite est plus pénible.

Parlons du style, tout d’abord. Alain Damasio écrit bien, les quelques personnages qu’il fait parler sont assez variés avec une mention spéciale à la prose ordurière du Traceur, Golgoth, qui recèle des formules inventives et bien trouvées – ce fut un plaisir de lire ce personnage ! Mais ça s’avère vite redondant et bourrés de facilités qui, si elles étonnent tout d’abord, s’avèrent vite lassantes. Les jeux de mots à répétition passent lorsqu’ils sont prononcés par le troubadour, c’est son style, mais sinon ils sont juste grotesques. Même le duel rhétorique, oulipien, entre Caracole et le stylite Tourangeau, n’arrive pas à la plante des pieds de la prose de Rostand dans Cyrano de Bergerac ; on baille au Corneille, c’est long, ça prend Racine et ça Boileau sinon le Tasse, avec des calembours de ce style-là (ou pas loin, si, si !), qui deviennent de moins en moins supportables au fur et à mesure que les pages ne passent pas très vite. Que Damasio lise des rappeurs la prochaine fois qu’il veut écrire un clash, je crois que même Maitre Gims le surpasse en bons mots. Sérieusement.

Abordons la construction du récit. Vous croyiez une gradation dans la difficulté, le furvent n’étant qu’un avant-goût du pire ? Que nenni : chaque épreuve toujours plus impossible débouche sur une zone apaisée où la Horde se repose. Et entre deux épreuves physiques, on blablate beaucoup. C’est un peu construit comme La philosophie dans le boudoir de Sade : on baise, on cause, bis, ad libitium. Chez Sade il y a une progression, au moins, avec des vis de plus en plus gros. Ici, on ne voit pas trop la trame. Ils avancent vers le bout du monde, mais l’intensité du texte ne progresse pas et la difficulté physique de leurs épreuves semble rester la même. On ne comprend pas trop la logique de la Horde. Par exemple, Golgoth entraine sa troupaille à patauger dans la gadoue et à nager pendant des mois, alors que la vraie épreuve finale qui les attend est …une ascension de montagne. Certes, il y a toute une histoire de pèlerinage voulant qu’il faut aller à l’Extrême-Amont à pied depuis la capitale, sans tricher, mais l’idée de parcours initiatique n’est pourtant qu’ébauchée. Pourquoi ne pas se transporter au pied de la montagne et s’entrainer sans relâche à l’ascension en perfectionnant les outils et les techniques ? Avant de franchir cette montagne du bout du monde, l’endroit que nous pensions le plus inhospitalier de cet univers, que seuls les braves gigaeroentrainés peuvent atteindre, nouvel étonnement : ça pullule et nous avons même droit à un moment volé à la Petite maison dans la prairie, avec ses jardins fleuris et ses enfants qui courent dans les prés. Vous pensiez que les considérations politiques allaient devenir de plus en plus troubles, fouillés, fines avec des trahisons par-ci ou par-là et des choix difficiles et moralement épineux à faire ? Rien. L’idée de Poursuite et de querelles entre factions à la capitale, la lutte tactico-‘technologique’ entre les Fréoles, les Obliques et les Hordonnateurs pour la conquête de l’Extrême-Amont, etc., finit peu à peu aux oubliettes. Soit, c’est le droit de l’auteur mais pourquoi avoir introduit tout ceci, alors, sinon pour remplir un peu son texte ? Là encore, cette impression laissée par les textes deleuziens, du moins ceux où il (est censé) expose(r) sa pensée : ça charrie beaucoup de choses mais rien n’est fouillé, tout est flou, on a une grande collection d’esquisses devant lesquels on devrait se pâmer.

Dans les derniers chapitres, Damasio abuse aussi du procédé des révélations, après avoir fait le coup avec les visions de Caracole ou ses prophéties, bien plus tôt dans le récit. Au lieu de faire en sorte que sa Horde co-découvre empiriquement des vérités nouvelles sur la base d’un s(e)-avoir mutualisé8, avec un leader synthétisant leur « ligne de masse »… euh… de Horde, Damasio coupe son récit pour laisser son aéromaitresse révéler9 qu’elle savait tout auparavant vu qu’elle avait tout lu dans la tour des ærudits. Et vous pensez qu’elle balance tout d’une seule traite ? Hé bien non, la voilà qui remet ça un peu plus tard, au point que cela ennuie même ses compères, alors que ces révélations sont capitales car existentielles et qu’elles sont même le Graal de leur quête ! C’est dire si elles tombent comme un cheveu dans la soupe. Et ainsi le chef de la bande de lui dire quelque chose comme : « oh l’aéroputasse, tu nous emmerdes avec ton blabla  », ce qui est vrai puisque ça donne un final poussif, les révélations tombant à plat, et c’est d’un long, ça rame grave dans le vent devenu solide et mental !

Bien avant déjà, au fil des pages à rebours, peu à peu, l’univers mis en place par Damasio s’étiole, se perd, s’embrouille, les considérations sur le vif, les chrones, etc. partent dans tous les sens, comme un texte de Deleuze qui introduit des concepts pour les oublier en chemin et s’en créer d’autres tout aussi foutraques et mal articulés. Damasio atteint même, par moment, pire que le niveau deleuzien (qui peut encore faire un peu illusion) : le niveau derridéen. C’est-à-dire la jonglerie frivole avec des débris de pensées empruntées à d’autres, où la métaphore et le jeu de mot tiennent lieu de “pensée”, à faire croire au gogo qu’il y a dans cette bouillie de concepts quelque chose de solide. Le summum du ridicule est atteint dans la tour d’aerudits, qui ressemble à un magasin de cartes postales artistiques et philosophiques à 1€, où Sov apprend, bouleversé, terrassé, non, mieux, plus aventcé par cette révélation et changé à jamais de toute sa vie, qu’il faut …vivre chaque jour comme le dernier (pala-pa-pa !) ou comme le premier (mais c’est profond comme du Paulo Coelho, dites !), que « la terre est bleue comme une orange » ou qu’on lui apprend qu’il doit redevenir enfant après avoir été chameau et lion. Eluard et Nietzsche ne sont pas nommés mais ces références fluorescentes clignotent tellement qu’à ce moment-là, je me suis dit que, ou Damasio prenait ses lecteurs pour des demeurés incultes et se fichait d’eux ouvertement10, ou que ça allait sérieusement partir en cacahouète totale (au sucre acidulé et pétillant), se vautrant dans la farce et la distanciation au 450ème degré Fahrenheit au-delà de la limite du Grand Nawak, que Zarathoustra à la tête d’une armée de Playmobile allait sauver la Horde, que Dante ouvrirait les Enfers pour libérer la force de tous les génies de l’humanité, qu’on allait savoir qui de Capitaine Flamme ou d’Albator était le plus fort, que l’Oulipo serait capable avec des mots, pardon, des glyphes, de contrer les kamhéhahaha zygodramatiques des Super Saillants ou que la Horde sortirait du livre pour se réfugier dans le cerveau de l’auteur jusqu’à ce qu’il crève du ridicule, bref que le pêtage de plomb serait assumé avec une note d’Alain Damasio indiquant que l’histoire, initiale, de vent, tout ça, ces conneries, c’était une blague et que la fête du slip commençait !

Une blague ?

Et pourtant, non, ça n’a pas l’air d’être une blague. Même si. Peu à peu, le vent disparaît dans les derniers chapitres, qui devient solide (du vent-air, du « vair » …vairidique !) puis spirituel (du vairmissel ?), bref tout l’aspect mobile, héraclitéen, du début, qui faisait l’intérêt du monde de ce texte est abandonné. Vous pensez que vous allez pénétrer, avec les 8 et 9ème formes du vent dans quelque chose de plus mystique, des pans de réalités à peine descriptibles en mots car passés sur un plan de non-immanence post-spirituel où le vif doit venfourner des vent-ouse pour s’accrocher dans la comprenette, comme si un philosophe spinoziste essayait de nous expliquer un attribut de Dieu, parmi l’infinité, autre que la pensée et l’étendue ? Vous pensez qu’on avancera dans des cercles concentriques toujours plus éloignés du réel perçu par les êtres humains ? Non, ils ont une montagne à franchir… toute cette soupe mystique et ce vent pour arriver à Frison-Roche ! Merde, les mythologies grecques faisaient plus tripant ! La Horde devient juste une bande d’alpinistes qui s’enlisent dans la lourdeur verbeuse plus ils avancent dans leur quéquête atrophiée par le froid et les morts (mais pas morts vraiment car flottant spirituellement), les emprunts littéraires et les embruns philosophiques passent sous nos yeux sans plus n’éveiller que des « c’est, celaaaa, oui » aussi lhermittiens qu’indifférents, mais comme chez Deleuze et Derrida, puisqu’on a lu tout ceci et que s’avouer que ce fut de la pure perte de temps ferait trop mal, on préfère croire, à la méthode couard, que ça a un sens, pour rentabiliser sa lecture, comme tous les autres, dans une grande communauté d’hypocrites qui savent sans rien dire. On dira donc « c’est un chef-d’œuvre ! » comme les autres, pour ne pas avouer qu’on s’est fait arnaquer mais on repensera à 1984 qui, lui, est un chef-d’œuvre développant :

  •  des idées politiques autrement plus profondes et fines que la plate turlutte des classes entre les racleurs et les Tourangeaux (chap. XII),
  • une réflexion sur le langage ou la psychologie humaine qui n’a rien à voir avec des considérations sur le « vif » – celles-ci seraient même refusées au rayon bien-être de la FNAC de la petite ville de province la plus intellectuellement navrante,
  • une torture psychologique de Winston, à partir de sa peur la plus profonde, qui est autrement plus angoissante que les plates visions des hordeurs dans leur dernière épreuve11,

…bref on dira « c’est un chef d’œuvre ! » pour ne pas perdre la face mais on aura honte de nous, parce que ce texte est juste, en fait, une farce qui a été trop prise au sérieux.

Enfin, le final, qui ressemble à l’épisode 14 de la saison 3 de la Quatrième dimension (« Cinq personnages en quête d’une sortie »), est aussi prévisible a posteriori que je ne l’ai pas vu venir, donc il fonctionne. Un bon point ! La page 0 m’a plu, donc. C’est elle qui m’a fait tenir et ne m’a pas fait perdre la farce12, mais entre 0 et 442 (environ), ça fait long, non ?

Et, vous, vous trouvez aussi que cette critique est longue. Oui, à l’image de cette prose damasienne, cette pro-pose qui pose sans pause ni repos mais fait popot, papan-cucul ou ventvent-culcul, d’ailleurs, bref, j’aurais pu faire court et juste dire …tout ça pour ça ?
Franchement…

  1. Ce qu’on ne définira pas plus, mais en tout cas quelque chose qui nous laisse penser qu’on ne lira pas les aventures de CyberCyndie prise par SpaceJamesBond sur l’aéroFerrari rouge mais à un texte intelligent, bien écrit, présentant une vision du monde, éventuellement militante, dérangeante s’il le faut []
  2. J’ai failli écrire « le style de la pensée 68 étend… » mais, pourtant, fond et forme sont intimement liés dans la « pensée 68 », vu que la vacuité ne passerait pas inaperçue sans le tape à l’œil prolifique, donc « la pensée 68 étend » est aussi juste, après tout… []
  3. Habilement distillées sans que cela paraisse artificiel grâce à cette scène où le troubadour présente son groupe aux Fréoles []
  4. Ce n’est déjà pas mal, me direz-vous. Non, non vous verrez plus bas pourquoi c’est un piège []
  5. Et puis, peu des 23 personnages de la Horde s’expriment, finalement. Ce qui relève à mon avis, de l’échec : l’auteur semble avoir été trop ambitieux et n’avoir pas su gérer cette quantité de personnages. S’il voulait faire parler ses personnages, il fallait en mettre moins mais leur donner à tous une voix. []
  6. Ce truc vain et ridicule puisque les gens qui essayent d’inventer des nouveaux mondes échoueront à jamais – il faudrait être un Dieu pour inventer vraiment et avec pour lecteurs des (demi-)dieux capables de comprendre ce qui est décrit, c’est absurde. Du coup, les gens qui s’y essayent créent des demi-mondes à moitié grotesques puisqu’ils ne peuvent pas en effacer les traces du nôtre, ses lois physiques, ses règles sociales, etc., et ils sont obligés de le faire marcher sur des béquilles. La seule voix crédible / possible est d’inventer des histoires à partir de notre monde, même si on fait bifurquer la réalité à un moment donné comme dans les uchronies. []
  7. Les philosophes cités ne font pas mieux mais eux ou les universitaires qui exégèsent encore les écrits de ces noircisseurs de papier inutiles, ne s’en rendent pas compte et ça, par contre, c’est grave []
  8. Je ne sais plus à quel moment un personnage – l’aéromaitresse elle-même, je crois, pourtant première à garder son savoir pour elle – regrette la dispersion de leurs savoirs, instaurée par les Hordonnateurs, il y avait encore une piste à creuser qui reste un chemin ne menant nulle part… []
  9. N’oublions pas qu’ils parlotent dans des conditions censées être extrêmes, mais bon… []
  10. Ce qui est limite pour un émancipateur de peuple opprimé par la capitalisme. []
  11. Et puis il y a aussi eu Solaris entre temps, voire Event Horizon, j’en oublie, il faut innover ou s’abstenir []
  12. Spéciale dédicace, Alain ! Je te l’offre ! []
(PdB) Écrit par :