Il n’ose pas lui écrire

Et alors je me suis demandé ce que cela voulait dire de t’envoyer un message alors que je partais loin. Ça n’avait rien de courageux puisque je n’allais plus te revoir et n’aurais plus à croiser tes yeux. Comme dans un mauvais scénario de film policier où l’assassin révèle comment il a fait juste avant de mourir. Le courage, ce serait mettre les pieds dans le plat jusqu’au genoux et – plutôt que de te retrouver dans un hasard arrangé, à jouer à lutter contre d’autres prétendants dans des jeux de coqs qui ne grandissent personne – t’entrainant dans la dynamique de mon envie de te revoir, de te soutirer un rendez-vous – pour moi seul – en toute arrogance sans gêne, et de gérer l’attente en sentant minute après minute tout le poids de cette vanité – sentir se diluer son assurance comme le morceau de sucre dans le thé ­– y aller quand même sans montrer toute les éruptions souterraines en soi.

Mais. A quoi bon ? Même en réunissant un joli petit tas de ‘si’ jusqu’à en faire un joli château en Espagne, si jamais l’éblouissement que j’ai ressenti se convertissait en amour et que j’avais assez de talent pour te faire croire que je pourrais être un type à qui on peut confier sa vie et un peu de la prunelle de ses yeux, jamais, non jamais, je ne pourrais vivre dans une ville qui n’a pas un réseau métro capable de nous entrainer d’un univers à l’autre dans un grand ensemble urbain où se croisent lumières et génies de tous les horizons. Donc ta petite ville de C*, impossible. Si je dois revenir régulièrement par ici en famille, puisque mes grands-parents ne seront pas éternels et que je ne veux pas avoir l’impression d’être passé trop à côté d’eux, C* est pour moi une prison dorée. 1.

On ne laisse pas à une maman – comme tu l’es – pour seule issue possible d’une éventuelle ombre d’histoire, une promesse de venir la visiter quelques fois, tendrement, avec l’intensité des dernières fois, au gré des passages et en lui expliquant qu’ainsi la routine ne nous tuera pas et que nous aurons toujours des choses à nous dire.

Aussi, c’est le drame d’un gars qui, à chaque fois qu’il veut commencer à lui écrire, se trouve idiot, se lance à cœur ouvert, rature son écran, efface, écrit à l’envers pour voir si c’est mieux, pourtant il n’est pas timide, c’est juste qu’il sait qu’il doit rester à sa place et si celle-ci c’est le silence alors il l’accepte, c’est juste qu’il a plein de mots sous les doigts et il ne sait pas comment les assembler les uns avec les autres pour les mettre ensemble, il ne sait plus jouer au puzzle du langage, des mots qui se contredisent, nuancent, doutent d’eux-mêmes, il ignore si ça a du sens de lui écrire (si c’est grave, si ça doit en avoir forcément, si le sens ne peut pas s’effiler pour prendre plusieurs directions en même temps – et merde à la logique !), il retourne à l’âge Playskool – où tout s’est joué – pour voir ce qu’il a raté et s’il peut revenir sur ses lacunes, il pense à elle et en perd le latin qu’il n’a jamais appris, il disserte sur le courage, pour ou contre en trois parties, « si la témérité s’accouple avec la folie peuvent-ils engendrer la bêtise ? » (vous avez quatre heures), écrit des lettres à tiroir qu’il referme en la mettant dedans sans la terminer, fait un pas en avant, puis se ravise, recule pour réfléchir, se dit que ça lui donnerait de l’élan, s’arrête, les pommes faisant rouli rouli et tout ça – rouli roula – ne ressemble même pas à une danse, même pas en accéléré, avec pas chassés (devenus trophées dans les salons des cons), perdus, tatras et du coup néant, pas un mot, que nenni, que dalle, queue de poisson muet, même pas un débile mais utile « slt, ça va ? », rien sinon juste une phrase qui n’en termine pas et qui a peur du point car s’il arrive, point pointu et piquant qui coupe tout malgré sa forme arrondie, il sait que tout va s’arrêter et pourtant, voilà, il arrive, on en voit poindre l’aube de sa menace, il va venir se figer juste à la fin d’un mot et l’histoire va s’arrêter sans qu’il ait dit l’essentiel.

(…Qu’il n’ose pas lui écrire.)

[Des lettres (qu’on envoie mais en vain) #2]

Bande originale de la bulle : Paco Ibañez, “Hojas que se lleva el viento”

Chanteur que notre famille s’est passé d’une génération à l’autre et souvenir d’un concert, en France, qui rassembla la grand-mère, sa fille, et les deux enfants de cette dernière.

Photo d’entête : “Torn Posters, Park Royal Station, West London, September 2005” par John Perivolaris

  1. Alors que, bien que sans métro, S* a tous les passe-droits puisqu’elle est belle et que j’y suis né
(PdB) Écrit par :