J’ai donc fait le Musée Guggenheim

Voilà je viens donc de visiter ce grand pot de fleur qui se déroule comme une peau d’orange qu’est le Musée Guggenheim.

C’est bien, je suis seul, donc je peux visiter au rythme que je l’entends, c’est-à-dire en faisant un tour en marchant sans m’arrêter puis revenir aux mêmes endroits en faisant des haltes là où mon attention a été retenue au premier passage. Je passe donc au milieu des travaux du collectif Zero. Éblouis par deux Yves Klein, je me désintéresse assez vite du reste, me disant que la plus belle œuvre d’art de New York c’est la ville elle-même, dans ses diversités architecturales et sociologiques, son histoire faite d’immigration et de rêves, et même la carte du métro n’est-elle pas plus esthétique que ce que j’ai sous les yeux ? En effet, je ne cesse de m’émerveiller de la prouesse technique que sont les réseaux de métro, d’égouts, de voirie : il y a un moment où l’ingénierie et l’art se rejoignent. Et là ces petits bouts de monde réarrangés et mis dans une immobilité religieuse, quel ennui ! Que c’est surfait !

Et puis je vois le profil de cette gardienne du musée qui trouve le temps long. Qui peine même à rester éveillée. Dieu qu’un musée est un endroit mort ! Hier soir je suis passé dans un quartier où des gens (des étudiants, des artistes, des jeunes, des gens de tous horizons ?) vivent dans des usines réhabilitées et j’ai regardé leur intérieur éclairé, pour le peu que je pouvais en voir. Voilà des paillettes d’art : ces endroits où des gens, rient, espèrent, font l’amour, se retrouvent, jouent, s’ennuient, dorment, mangent et prennent des douches. Mais le regard de cette petite gardienne lorsqu’elle lève ses yeux sur moi, dans cette salle consacrée à V.S. Gaitonde ! Est-elle noire métissée ? Asiatique ? Je sais juste que ses yeux me déchirent. J’ai envie de lui dire que le plus beau de tout ce qu’il y a ici c’est elle ! Je sens la vibration du noir de ses pupilles et l’écho qu’elles diffusent dans mon trouble ! Tu cherchais de l’Art, imbécile : en voilà du condensé dans la rencontre de ces deux êtres-là mis en contact par des futilités sociabilisantes !

Tu ne peux pas t’empêcher de la fixer. Elle l’a bien vu et te regarde à ton tour, ne sachant pas ce que tu lui veux. En fait, au bout de la deuxième fois que tu passes, au retour du cul-de-sac, elle a compris. C’est une femme, elle n’est pas sotte.

Et toi qu’est-ce que tu vas faire ? Aller acheter une carte postale et un stylo à la boutique, deux étages plus haut, et lui écrire qu’elle est belle en lui laissant ton adresse courriel (car tu n’as pas de numéro de téléphone aux USA) ? Pourquoi faire, tu pars de New York demain… Et pourquoi pas ? N’as-tu pas une œuvre à réaliser ici, toi qui n’a pas eu le courage d’en réaliser une autre, juste avant, en te jetant dans le bassin du musée, au rez-de-chaussée ?

Oui, car juste avant, pour occuper ton ennui, tu te disais : « si je saute, si j’arrive juste dans le bassin sans rien me fracasser, sans sang inutile, si j’éclabousse tous ces gogos, ça, ça serait de l’Art !

Guggenheim_SauterBien sûr du troisième étage ce serait de la folie car le bassin est beaucoup trop plat, mais mettons que l’architecte ait prévu une profondeur suffisante pour survivre au saut… quel défi latent c’eût été ! Quelle tentation ! ».

Guggenheim_Sauter2Et qu’est-ce que c’est que ce geste gratuit, lui dire comme elle est belle, à côté de ça ? Qu’est-ce que ça te coute de le faire ?

*

Et tu ne l’as pas fait. Tu as terminé à la boutique comme tout le monde, a acheté la reproduction du Klein qui t’avais tant plu, et tu l’as revue au loin, occupée à sa besogne et toi à ton oisiveté de crétin conformiste…

Mais quand même, cette femme, quelle vibration !

QuelleVibration

Photo d’entête : “guggenheim” par Gabriel de Andrade Fernandes.

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