Jours de pluie (de Santiago à Puerto Montt)

Et bon, voilà, les jours passent. L’été aussi. Les années. Santiago s’est repeuplé, les vacanciers sont revenus, la vie suit son train. Deux sacs se sont fait voler deux jours de suite, l’un dans un bar, oublié négligemment, l’autre dans une voiture dont la vitre fut brisée. Le porteur de ces deux sacs serait un peu trop confiant que ça ne m’étonnerait pas. C’était en janvier. Une carte bleue s’est fait la malle dans l’histoire qui a mis presque deux mois à être remplacée et utilisable, pendant qu’un banquier expliquait par courriel ce qui aurait normalement dû arriver. Les uchronies c’est rigolo, mais en matière d’argent je préfère l’efficacité sans fantaisies.

Un appartement, trouvé à distance (à Montevideo pour ceux qui ont bonne mémoire), bien situé, grand, parfait, est abandonné en raison du caractère insupportable de sa propriétaire. Comme quoi, même à mon âge, on peut encore découvrir des facettes inconnues de la nature humaine. La malheureuse propriétaire s’étonna qu’il n’y ait pas de conflit malgré les différentes salves de bassesses qu’elle s’échina à lancer ; non, idiote, je ne t’offrirai même pas de quoi occuper la vacuité sans fond de ton existence morne. Lorsqu’on ne s’entend pas, on se sépare et c’est tout. Et comme Diogène aux habitants de Cynope, il me suffit de la condamner à vivre dans sa bêtise le reste de ses jours, plaignant l’adorable petit bout de chou aux yeux verts qui va être son fils tout ce temps, co-élevé par la télévision.

La joie de ne plus croiser la mégère compensa pauvrement les conditions sordides qui m’attendaient ensuite pendant dix jours. « Viens chez moi, si tu veux, j’ai une chambre libre », me dit Caudio. Il habite loin du centre, comme une grosse demi-heure en bus dans des quartiers un rien craignos. Mais j’y vais. Et découvre une fois de plus que les standards chiliens ne sont pas les nôtres, il faut croire. Une chambre est-ce une petite pièce de 5m2, nue, dans laquelle il faut nettoyer les mégots pour s’installer et y dormir comme on ferait du camping ? … Enfin, après coup, cela s’appelle une « expérience de vie ». Je suis vivant.

J’ai même, entre temps, c’est-à-dire entre la période d’errance dans la capitale et le rétablissement dans un nouvel appartement dans un quartier totalement différent, accompli ma sortie obligatoire du territoire chilien. Par le sud et à San Martin de los Andes pour le passage en Argentine.

Voyage un peu frustrant à vrai dire, car plombé par la conscience omniprésente que j’ai du travail et que je suis en retard. Il a quand même eu des rencontres rigolotes comme à San Carlos de Bariloche où j’ai croisé, dans le dortoir, une blonde australienne de deux mètres sur deux mètres, au rire franc vous obligeant à vous agripper d’urgence au point fixe le plus proche lorsqu’il se déclenche (un peu l’idée que je me fais de Ruth dans le sketch de Denis Marechal, et devant qui même Thor se fait tout petit), qui décide tous les ans de faire de longs voyages à vélo, et dont j’ai accepté, pendant de longues heures d’insomnie, les ronflements, évidemment sans broncher. Nuit horrible compensée par une autre dans une chambre, seul, le lendemain : il me semble que je deviens un petit-bourgeois. Je la recroiserai par hasard à Valdivia en oubliant encore de lui demander son prénom. Pour moi elle restera Ruth la Surhumaine.
Temuco, Osorno, Puerto Varas : je traque un voyage réalisé des années avant. Et puis des lacs, des beaux paysages, et tout ça restera dans la tête puisque l’appareil photo qui avait consigné tout ceci a été perdu dans le bus, le dernier jour. Le porteur de cet appareil serait un peu idiot que ça ne m’étonnerait pas ; pour mémoire, c’est la deuxième fois qu’il perd quelque chose le dernier jour, à Santiago… Y a-t-il un psy dans la salle…

A noter : pas une goutte de pluie sur mon caillou et rien qu’un soleil franc et généreux dans cette région pourtant connue pour talonner de près la Bretagne question météo déprimante – toute cette verdure n’est pas le fruit du Saint-Esprit quand-même !1.

Reste quand même tout à voir, ici : le grand sud, le Pérou, la Bolivie. L’histoire dit qu’il faudra revenir. Et puis en même temps déjà penser à l’Europe, planifier un été 2013, acheter des billets de train… Avignon en juillet ? […] Et pourtant je suis bien ici au Chili, qui s’enfonce doucement dans l’automne pendant que vous sortez de l’hiver. Je resterais bien un peu plus si l’été ne me tendait pas ses bras chez vous dans l’hémisphère nord. Il y a le choix, en tout cas. Ma vie : une équation de la quatrième dimension avec beaucoup d’inconnues.

Sinon, période de travail, de doute, de solitude volontaire compensée par quelques sacrifices à la vie sociale, comme là, tout de suite, où, ce lundi, à 20h05, je vais me diriger vers la Piojera pour aller boire un terremoto avec des poilus !

Photo d’entête : “El atardecer en Puerto Montt” par Yirá Albornoz Cambiaso.

  1. Ou peut-être, si, enfin je ne veux pas lancer le débat ici… []