La femme qui pleure dans une rue sombre de Santiago de Chile

Nous sommes un soir à Santiago, dans une petite rue déserte près de la station Príncipe de Gales où j’ai trouvé une petite chambre qui m’abrite depuis quelque temps. Fatigué d’une longue journée à travailler dans le sous-sol de la Biblioteca Nacional de Chile, ma deuxième maison, je distingue dans la pénombre de cette rue mal éclairée, deux ombres à 200 m, proches l’une de l’autre sur le trottoir. Un homme et une femme. Les deux corps se séparent rapidement. L’homme continue sa route droit vers moi ; la femme s’arrête et se colle contre le grillage de l’école primaire qui fait le coin, juste avant d’arriver à ma ‘pomme’ de bâtiments. Je n’ai rien entendu, je n’ai vu aucun geste précis, je n’ai pas compris, je ne sais pas si ces deux corps faisaient route ensemble où s’ils se sont croisés comme je vais le croiser, lui, qui vient vers moi, puis elle, qui reste là-bas, mais sur mon chemin.

Il me semble que je dois donner tous les détails comme je le ferais à une déposition. C’est un peu ça, je passe se souvenir au tribunal de ma conscience.

L’homme et moi nous nous croisons bien, quelques mètres plus loin. Je le fixe pour voir si je lirais quelque chose dans son regard qui me donnerait un indice de ce qu’il vient de se passer. Il a le regard pointé vers son horizon, il ne me jette aucun regard, il ne pleure ni n’a l’air fâché, il marche d’un pas résolu. C’est tout. Je me retourne sur lui : il marche comme n’importe qui marcherait dans cette rue à cette heure où on n’est pas là pour flâner.

Vous, vous pleurez le corps tourné vers ce grillage, comme si vous deviez vous cacher, si vous aviez été punie par la maîtresse et affublée d’un bonnet d’âne comme on le faisait en d’autres temps. Je ralentis le pas. Je ne sais pas quoi faire. Peut-être que l’homme est votre mari, et vous venez d’avoir une scène et je n’ai pas à m’immiscer dans une histoire de couple. Peut-être même celle-ci est-elle sordide et je ne me sens pas l’âme d’un sauveur si vous avez choisi un mauvais mari, pas plus que de conseiller conjugal.1 Peut-être cet homme vous a-t-il agressé physiquement en vous touchant subrepticement ou en vous lançant une grossièreté, et je me sens tout d’un coup mâle, me disant que vous n’apprécieriez pas forcément qu’un représentant du même genre tente de vous consoler. Femme ce serait plus facile pour moi de faire corps. Je marche vraiment lentement pour que vous ayez le temps de me parler si vous le souhaitez. Vous ne me regardez pas. Je vois juste votre corps traversé de pleurs. Cette phrase d’En attendant Godot me revient :

L’appel que nous venons d’entendre, c’est plutôt à l’humanité tout entière qu’il s’adresse. Mais à cet endroit, en ce moment, l’humanité c’est nous, que ça nous plaise ou non.2

Mais je ne sais pas si je suis l’humanité qui passe et si vous désirez que je vous console. Qui suis-je pour consoler quelqu’un ? Il se peut que je vous prenne dans mes bras, vous êtes petite et y tiendriez,  me mette à pleurer aussi et nous serions bien avancés. Je ne crois pas trop à l’échange des pierres. Je suis éreinté de ma journée et du travail que je mène seul. J’espère que vous m’appeliez. Evidemment c’est à la personne qui ne souffre pas de faire le pas. Ce serait à moi de m’approcher et de vous demander avec une voix rassurante, dans mon espagnol pas tout à fait véridique qui vous attendrirait peut-être, ce qui ne va pas et si je peux vous aider. Sans doute cela me bloque-t-il un peu. Bien sûr que je parle la langue mais ce n’est pas ma langue maternelle. Dans celle-ci, je saurais trouver le ton exact. L’accroche appropriée comme : « Qu’est-ce qui ne va pas, Madame ?  Je peux vous aider en quelque chose ? » Mais en espagnol je ne sais pas :“¿Qué le pasa?” me parait trop intrusif. “¿Le puedo ayudar en algo?” ne sort pas, il me semble, qu’ému, je vais bafouiller et que vous n’oserez pas me faire répéter, alors vous direz “no”. Il me faut une phrase sûre d’elle et engageante. Mon pas est très lent, presque trop, ce ralentissement comme une main tendue potentielle va se transformer en arrêt de voyeur, ce que je ne souhaite pas. Aucun son ne sort de ma bouche. Vos pleurez à deux mètres de mois, un soir dans une rue déserte de la capitale chilienne. Et je ne vous aide pas.

Je rentre chez moi. Je dépose mon sac. Je ressors décidé à venir vous voir si vous êtes encore là. Je vous proposerai un thé ou un café comme on recueille un oiseau malade et nous parlerons un peu.

Vous êtes dans les bras d’un homme, je vois vos ombres serrées l’une contre l’autre. Celui que je n’ai pas été, celle que je demeure à quelques mètres de vous. Tout va bien. Je ne vous ai pas abandonnée. Mais je ne vous ai pas aidé non plus. Je suis en retard. Et dans ma mémoire vous pleurez encore en moi. Je passe et je ne vous dit rien. Je ne saurais jamais ce qui s’est passé sur ce trottoir avant vos pleurs. Vous et lui vous êtes peut-être mariés. Ma lâcheté n’a pas eu de grandes conséquences, mais elle pèse encore en moi et je ne pourrais jamais vous demander de me reprendre ce poids, si vous l’acceptiez. Vous m’avez sans doute oublié, vous ne saviez peut-être même pas que j’étais passé près de vous sans rien vous dire, mais je vous vois encore pleurer et jamais je n’aurais vu ce sourire qui aurait effacée cette première image. Bien fait pour moi.

(Mes dettes #1.)

Photo d’entête : extrait de “Single Teared Emotion” de LMAP.

  1. Nous sommes dans un quartier de classe moyenne, il y a statistiquement peu de chance, crois-je dans ma sociologie personnelle de la ville, que votre mari soit un ivrogne brutal qui vous fasse du mal. []
  2. Samuel Beckett, En attendant Godot, éd. de minuit p.112 []
(PdB) Écrit par :