Le quatrième mur [2013] par Sorj Chalandon

Il y a à peu près un an que j’ai écouté ce texte. Je me souviens l’avoir terminé à 5h du matin, les écouteurs vissés dans mes oreilles à la limite de la greffe sans anesthésie, après avoir tenté par deux fois de remettre l’écoute des derniers chapitres au lendemain – ils n’allaient ni changer ni s’envoler – mais en vain, perdu à ma vie / gagné au texte / perdu dans le Liban de ces années qui ne sont pas encore dans ‘mon’ histoire bien que je fusse né biologiquement alors. Chalandon m’a eu. Jusqu’au cou. J’avais bien lu le Quijote et j’ai pleuré1 lorsque j’ai fait la rencontre de ce si triste Alonso Quijano. Je n’ai pas pleuré cette fois-ci, calciné au-delà des larmes, bien que Chalandon se soit élevé jusqu’aux parages de Cervantès.2 Si bien que je me suis retrouvé non pas au bord d’un livre à jouir d’un divertissement pour bourgeois désœuvré, mais dedans, devenu Georges comme j’avais subi le sort du pauvre Sancho, dans la nuit noire de ma chambre comme dans un garage sombre, dans le creux d’un lit chaud et non sous la menace d’un char, cependant, à désirer finalement que se réalise le symbole inutile, l’absurde gratuité d’une pièce de théâtre alors que j’avais commencé par trouver ça un peu niais, puis à contempler le massacre de la vraie tragédie humaine sans pouvoir en fermer les yeux. Il m’a fallu un an pour revenir de ce lit et oser dire l’admiration que j’ai ressenti pour ce récit.

Au niveau de l’écriture, je ne m’étais pas rendu compte que les phrases étaient si courtes lors de mon écoute. Je n’aime pas trop l’accumulation de phrases simples, d’habitude, mais elles sont assez variées pour que le style ne soit pas monotone et triste. De fait, le texte semble écrit pour être lu, comme du théâtre : il ne contient aucune parenthèse (sinon dans les didascalies des parties écrites comme une pièce de théâtre), aucun segment de phrase mis entre tirets, rien de ces signes réservés à la lecture pour les yeux. Les figures de styles sont savamment dosées, alternant avec des descriptions très réalistes des évènements, le rythme austère des phrases étant rehaussé par quelques formules magnifiques.

Pour ce qui est de l’histoire, des textes sur ces petits Achille de pacotille qui militent pour des groupuscules d’extrême-gauche faute de Guerre de Troie3, j’en avais lu un certain nombre. Ce n’était pas le premier qui me racontait l’après-générique, lorsque le prince et la princesse doivent gérer la routine, l’érosion des sentiments, la désillusion, les lendemains de cuite après les Grands Soirs ratés, lorsque les uns retournent à leur vie morne en s’estimant (à raison) avoir été manipulés et les autres, les fils à papa, se recasent dans la société de consommation tout en faisant de leur militance passée un spectacle à mettre en scène comme un autre, face à des bourgeois impressionnés par ces révolutionnaires de la rive gauche qui n’ont jamais vraiment mis leur vie en jeu ni eu l’honnêteté de mourir en même temps que leurs idéaux, comme le Che en Colombie. Les textes d’Olivier Rolin (Tigre en papier), Morgan Sportès (Maos, Ils ont tué Pierre Overney), David Defendi (L’arme à gauche) avaient pour eux d’être des mémoires (romancées) ou des enquêtes, et j’aurais donc dû, dans un geste assez platonicien, trouver le recours à la fiction moins proche de la réalité que ces premiers, bien que Chalandon raconte lui aussi, derrière tout ceci, ce qu’il a vécu au Liban. Il n’en est pourtant rien. Au contraire, celui-ci est un des meilleurs, car il plonge le ridiculutionnaire dans le concret d’une guerre civile, les plus atroces de toutes, avec un statut neutre. Ce n’est pas sa révolution, qu’il vit à la première personne du singulier et dans laquelle, bien évidemment, il fait partie des gentils et lutte contre les méchants, mais un problème “déterritoralisé”4 comme on délocalise un procès pour le mieux le juger. Ce faisant, il est, en même temps que le lecteur, plongé dans la complexité du monde. Dans cette histoire d’engagement chevaleresque, pour l’honneur et l’amitié d’un défunt camarade, il ne s’agit pas simplement d’un repenti qui devient dissident ou qui renie son engagement pour désaccord sur la méthode (notamment en cas de radicalisation terroriste du groupuscule), dans un schéma qui est toujours plus ou moins binaire5, mais d’un individu qui est étranger à tout ça, en équilibre sur la ligne de conflit entre plusieurs groupes ethniques, politiques ou religieux, dans un jeu de combinatoires qui empêche toute appréhension réductrice de la situation. J’ai en outre appris ou rafraichi mes connaissances sur cette guerre civile et les belligérants qui s’opposaient, Druzes, Phalangistes, Maronites, Palestiniens… ce qui est nettement plus intéressant que de savoir que Darkator du Godurard a mis un tome pour faire alliance avec Rez’je du royaume de Sbipoupou pour contrer l’avancée de l’armée de John Dooe dans la vallée de Nim’arath et que cette histoire ce poursuivra deux tomes encore pour une énième trilogie copiée de Tolkien.

De plus, sous prétexte d’une représentation romancée (et avortée) de l’Antigone – elle, très simpliste – d’Anouilh, Chalandon réactualise la tragédie de cette enfant se sacrifiant pour une certaine idée de la justice. Et peut-être même que Chalandon a dépassé la version de Sophocle, malgré le choix de celle d’Anouilh. En effet, comme dans une tragédie grecque, tout est su depuis le début, même si j’ai nié le prologue jusque bien après le basculement du roman, encore dans le premier moment du texte (le mouvement ascendant, le moment cervantesque où le lecteur est quichottisé, celui du drame, qui précède le chamboule-tout, la descente, la tragédie grecque) dans laquelle je m’étais laissé prendre. Chez le Grec, contrairement à la version d’Anouilh, tous les protagonistes ont raison : Créon a une ville à diriger qui ne doit pas sombrer dans la guerre civile, Antigone la mémoire d’un frère à défendre, le garde une famille à nourrir et qu’importe la « petite maigre » qui fait des histoires de gamine pour les principes parce que cette idiote est assez confortablement irresponsable pour s’offrir le luxe d’en avoir.6 Mais chez Sophocle on est encore dans le confort fictionnel de la mythologie là où chez Chalandon, s’il a usé de deux personnages pour atteindre à l’universel et dépasser son propre témoignage (ou du bon usage de la fiction), on est dans un petit segment d’Histoire plein de poussière, de sang et de sales odeurs qui dérangent les nez délicats de certaines lectrices, toute cette part de l’humanité qui ne doit pas forcément s’obliger à quitter celles des couches, des fourneaux et des cierges si le monde lui paraît trop méchant. Et il le fait du vivant des protagonistes, ce qui est courageux ; sans les juger, ce qui est difficile ; sans chercher de bons et de mauvais, ce qui est intelligent ; en cassant de la plus belle des manières le quatrième mur de son théâtre lorsqu’il nomme (presque) tous7 ses chapitres d’un nom propre, brouillant la différence entre les personnages des Antigone ceux du Quatrième mur, un auteur ou un tortionnaire.

On atteint alors ce que la littérature peut de meilleur : quelque chose de plus profond que l’image, de plus vivant que l’essai8, moins que le théâtre, la danse ou la musique mais bien plus précis qu’eux. La (grande)9 littérature, même, puisque le lecteur est pris dans une expérience où il fait partie de l’œuvre, ce que je n’avais pas revécu depuis le Quichotte qui fit de moi un fou et Les Bienveillantes un nazi, lors d’une réunion berlinoise que je ne suis pas près d’oublier. Le lecteur s’en remettra, cependant. « Nous sommes tous farceurs… » nous rappelait Cioran. Georges l’était à Paris, et j’ai trouvé le miroir sermonnant que lui tend son ami Grec très juste, lui montrant son nez rouge de clown bien planté au milieu de ses combats militants. Georges le sera de moins en moins à Beyrouth, prenant sa part dans l’Antigone invisible qui finira par se jouer malgré tout, « jusqu’au bout », comme cela devait finir, ce qui n’aurait pas été cruel si la première “partie” ne nous avait pas trompés. Un bon texte est ainsi capable de brouiller les frontières entre lui et le lecteur, entre le fictionnel et le réel en revenant toujours à ce dernier, quitte à le troubler, lorsqu’on ne sait plus quand on joue ou pas .10. Ce qui fait que le texte vit en nous longtemps encore après l’avoir lu.

Photo d’entête : “Stigmates de la guerre civile” par Lionel Viroulaud

  1. Seuls deux livres m’ont fait pleurer. L’autre est un livre pour la jeunesse, Les larmes de l’assassin d’Anne-Marie Bondoux. []
  2. Cervantès garde pour lui d’avoir su emmener son lecteur avec une histoire basée sur un rêve, du vide, là où Chalandon a la guerre civile libanaise en toile de fond. Difficile de rater complètement un livre lorsqu’on a un sujet grave et historique. Il y a, de plus, même si l’absence est difficile à reprocher à Chalandon, beaucoup d’humour dans le Quichotte. []
  3. Cela dit, on ne peut pas en vouloir à cette jeunesse malgré l’aspect grotesque et narcissique de ses luttes. Le drame de la paix est son ennui, et gageons qu’un monde transformé en une immense Suisse serait invivable. Il faut donc viser le meilleur des mondes en sachant qu’heureusement le mal est là pour donner un peu de sel à la Terre. Et il n’y a pas à chercher à faire le mal pour en assurer le quota puisqu’il vient tout seul. Le calcul de Dieu a été bon. []
  4. Aucune référence à G. Deleuze et F. Guattari, laissez-les être morts et enterrés en paix. []
  5. Cela dit, le narrateur de Tigre en papier n’aime pas pour autant la société consumériste des années 2000 qu’il a renié ses ridicules croyances de jeunesse. []
  6. Ce faisant je ne suis pas d’accord avec l’auteur, dans l’interview qu’il a donnée pour la version audio : évidemment qu’on a le droit de penser que Créon a raison ! Au moins autant raison qu’Antigone. []
  7. Sauf les deux morceaux du passage où Georges va mourir. []
  8. L’essai ou le travail universitaire et la littérature se complètent : les premiers seront toujours plus précis qu’une œuvre littéraire – à mins que celle-i soit augmentée d’un appareil critique conséquent, et encore – mais la seconde peut jouer avec le lecteur, elle a le droit de mentir, de faire de la rétention d’informations (mensonge par omission), et c’est cette liberté-même qui lui donne un potentiel heuristique différent. []
  9. Peut-être pourrait-on dire que c’est ça la littérature pour la distinguer des textes sans valeur littéraire, même si ceux-ci sont présentés sous la forme de livre ou comme des romans : forme et nom ne font pas tout. Et comme un dialogue dans la rue n’est pas un fragment d’une pièce de théâtre ou une série de phrases courtes, figures de style et mots rares ne font de la poésie ou la réunion d’ingrédients ne font pas une recette, et quand bien même les frontières, les seuils qualitatifs, ne seraient pas évidentes à tracer. Si on ne trace pas la frontière à ce niveau, il faut alors séparer la mauvaise et la bonne littérature []
  10. Remarquons tout de même que l’art est de plus en plus concurrencé par les outils mis à disposition de tout un chacun par la société du spectacle, puisqu’à l’heure des selfies, des réseaux sociaux et de la télé-réalité, la mise en scène du mensonge qu’est sa vie est une activité quotidienne qui s’est massifiée. []