Limonov – Emmanuel Carrère

J’ai terminé d’écouter ce texte.

Jusqu’à la partie III, je me demandais pourquoi je n’arrêtais pas l’écoute à ce point pour aller lire Limonov, l’auteur, directement, me demandant finalement quelle était la valeur ajoutée du texte de Carrère, dont l’écriture n’a (encore une fois) que très peu de style. Echenoz m’a fait sourire bien plus souvent avec sa biographie libre de Nikola Tesla (Des éclairs) et Laurent Binet, reste, avec HHhH, un modèle, pour moi, de récits parallèles où l’auteur met en scène son travail d’écrivain en même temps qu’il raconte l’histoire qu’il a projeté de présenter aux lecteurs. Avec Carrère on a affaire à du travail de journaliste.

limonov-audioNon, ce n’est pas vrai… Jusqu’à la partie IV je savais très bien pourquoi j’écoutais ce texte : parce qu’une femme dont je suis tombé amoureux était en train de le lire aussi sans que nous ne nous soyons coordonnés en rien. En plus, étant à 10 000 km d’être Française – la probabilité de lire/écouter le même texte au même moment n’en était que plus réduite, ce qui me donnait l’illusion que la Vie nous envoyait un signe : on est superstitieux quand ça nous arrange lorsqu’on est agnostique ! J’étais donc heureux d’avoir un sujet de conversation en plus avec elle, même si je n’en manquais pas.

Puis dès la partie IV j’ai compris à quoi servait la narration de Carrère. Après une loooooongue digression sur les affres de son adolescence, son séjour indonésien et le joli cul de Muriel, Carrère produit un chapitre que j’ai trouvé très intéressant, notamment sur l’Idiot International. Dès lors, bien que jusque là son texte n’avait été qu’un résumé besogneux permettant au mieux au lecteur de gagner du temps par rapport à la lecture des 12 livres1 du looser Russe, ou, grâce à des interviews de Limonov et de ceux qui l’ont connu, un correctif de certaines des choses présentes dans les livres du Russe formant ainsi un long appendice de son œuvre2, tous les retours sur la guerre de Yougoslavie ou les troubles ayant suivi la fin du communisme en ex-URSS s’avèrent passionnants et bien menés. On ne trouvait que peu de réflexions sociologiques, historiques ou philosophiques, de la part de l’auteur, sur la vie des Russes sous Brejnev ou à New York sous Gerald Ford et Jimmy Carter dans les premières parties… l’auteur se rattrape bien dans la suite. En plus, pour quelqu’un de mon âge, les années 1990 c’est déjà de l’Histoire mais aussi des souvenirs lointains à une époque où on comprenait encore moins bien les choses qu’une fois devenu adulte — troublant et très intéressant.

Dès lors, après avoir pensé que Carrère n’était qu’un parasite se servant du nom de sa mère et des autres vies que la sienne (qu’il met pourtant beaucoup sur le devant sans qu’on ne lui ait rien demandé3 et dont, d’ailleurs, on se contrefiche) pour avoir des choses à raconter et un accès privilégié aux maison d’édition, je l’ai trouvé toujours journaliste, mais bon journaliste. Il réussit même à nous raconter l’histoire d’un type sulfureux comme ce Limonov qui est une sorte d’Alain Soral russe. J’imagine donc un écrivain russe gagnant un prix renommé grâce à son Dieudonné, son Aussaresses ou son Soral. Ça me fait rire. A choisir, Aussaresses a pour lui la guerre – on a beau la détester, nous restons Grecs au fond de nous : on aura toujours plus d’estime pour un barbare qui accepte de mourir que pour les héros des temps de paix. Mais un Dieudonné ou un Soral seraient plus drôles. Un Soral serait même plus approprié : le Français a été communiste, c’est un bon connaisseur de Marx, aussi punk que Limonov, c’est-à-dire capable de parler d’histoire et de philosophie en connaissant son sujet puis de proposer à un journaliste d’aller se faire enculer s’il veut monter dans la hiérarchie de sa boite, et qui est un national-socialiste affirmé. Quelle grande différence entre un national-socialiste et une national-bolchévique, sinon le nom ? D’ailleurs Limonov et Soral ont écrit tous les deux dans l’Idiot international.

En tout cas, ça pourrait faire râler les républicains vertueux et les encensoirs à vivre-ensemble, ces ânes qui gobent que leur premier ministre et leur président parlent un jour de la déchéance nationale comme d’un projet « nauséabond », « inutile » et « dangereux » et le reprennent à leur charge quelques mois plus tard – virage à 180° qu’ils font sans honte, alors qu’on rêve parfois, comme à la grande époque, de leur appliquer un « souffle frais sur la nuque » qui les déchoirait à leur tour de toute nationalité connue sur Terre. Il nous faut des connards (des contre-connards ?) comme Limonov, la bande de l’Idiot international, de Charlie Hebdo ou autres humoristes ou polémistes comme ceux que j’ai cités plus haut. C’est bien de les présenter sans les juger, en essayant de dégager ce qu’ils ont de cohérent, malgré tout, derrière ce qui nous parait incompréhensible. Un bon point à Emmanuel Carrère même s’il n’a, malheureusement, comme le lui souhaitait Limonov lui-même, pas « mal tourné » par la suite et ne sera sans doute jamais un grand écrivain.

Notons au passage les ambiances musicales très réussies dans cette version audio qui suivent l’endroit et l’époque dont il sera question dans le chapitre.

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Pourquoi “It’s not a virus” de The Ex ?

Juste parce que c’est bon !

  1. A vue de nez sur la page Amazon []
  2. Mais cherche-t-on la vérité historique lorsqu’on lit Hamsun, Bukowski, la Beat Generation ou ce genre d’aventuriers ? []
  3. En fait, il faudrait que Carrère prenne son courage à la main gauche, commence le premier tome de ses mémoires déjà à 60 ans, purge ses envies de parler de Lui un bon coup et se concentre sur ses sujets, quitte à écrire le tome II un peu plus tard. S’il attend comme d’Ormesson, ses textes vont encore à l’avenir être bourrés de propos égocentriques qui alourdissent son travail… []
(PdB) Écrit par :