Étiquette : Amérique du Sud

16 mai 2016 / Carnets de voyage

Alors le bus s’arrêtait. Les lumières se rallumaient quand je lisais Rayuela, m’enfonçant dans cette nuit que les dormeurs n’auront pas connue. La plupart des Boliviens roupillaient encore. (J’avais déjà remarqué ça dans le bus vers Salta : les Boliviens s’endorment au garde-à-vous et vas-y pour les réveiller !) Il…

13 novembre 2015 / Carnets de voyage

Cher J*, mon ami, un peu de moi,

Tu te souviens de C* avec qui je passai ma dernière nuit au Chili. Nous avions dansé jusque vers quatre heures du matin et lorsque était venue l’heure pour les tenanciers de mettre tout le monde dehors, le DJ avait lancé des slows pendant que les lumières se rallumaient dans la salle. En l’espace de trente secondes tous les couples s’étaient vautrés l’un sur l’autre comme des cocottes minute qui venaient de passer des heures à mijoter dans la frustration et ils se bécotaient autour de nous deux, qui avions passés déjà plusieurs nuits à rentrer ensemble en taxi mais chacun chez soi, sans aucune ambiguïté d’aucun côté. Je rêvais moi aussi, alors, de prendre dans mes bras cette petite chilienne aventurière que  je risquais de ne jamais revoir, mais le faire dans ces conditions-là, eût été indigne de l’envie que j’avais d’elle. Je ne nous voyais pas participer à ces embrassades en batterie, comme des poules reproductrices sur la piste. Alors une fois de plus, nous sommes rentrés sans nous toucher, nous nous sommes tout avoué après coup et l’avion me ramena vers l’Europe un peu plus tard dans la journée avec un soupir coincé au fond de la gorge.

Deux ans après, elle m’attend à nouveau presque au pied d’une autre piste, dans la même danse, un tarmac d’où nous devons redécoller un jour après pour passer un bout de Patagonie ensemble, comme toi tu partis avec Gladys – la femme de ta vie, si tu ne l’avais pas reconnu trop tard – un peu plus haut que nous et à cheval sur les deux pays du Cône Sud, il y a 42 ans, mon ami.

Tu ne l’as pas touchée, cette femme, et l’absence de sa peau te pèse encore. Notre baiser, lui, est en suspens depuis deux ans, il nous suffit de le reprendre aux deux points où nous l’avons laissé et de faire descendre le troisième pour le poser sur ses lèvres, car nous sommes vivants.

21 mai 2015 / English songs

L’hymne des changements à Tobalaba, les écouteurs vissés sur les oreilles, dans les starting blocks, prêt à aller être déversé dans la foule pour changer de la línea 1 (rouge) jusqu’à la 4 (bleu foncé), ou l’inverse,  évoluant parmi les Chiliens comme Han Solo dans un champ d’astéroïdes, à t’étonner…

12 octobre 2014 / Carnets de voyage

Nous sommes un soir à Santiago, dans une petite rue déserte près de la station Príncipe de Gales où j’ai trouvé une petite chambre qui m’abrite depuis quelque temps. Fatigué d’une longue journée à travailler dans le sous-sol de la Biblioteca Nacional de Chile, ma deuxième maison, je distingue dans la pénombre de cette rue mal éclairée, deux ombres à 200 m, proches l’une de l’autre sur le trottoir. Un homme et une femme. Les deux corps se séparent rapidement. L’homme continue sa route droit vers moi ; la femme s’arrête et se colle contre le grillage de l’école primaire qui fait le coin, juste avant d’arriver à ma ‘pomme’ de bâtiments. Je n’ai rien entendu, je n’ai vu aucun geste précis, je n’ai pas compris, je ne sais pas si ces deux corps faisaient route ensemble où s’ils se sont croisés comme je vais le croiser, lui, qui vient vers moi, puis elle, qui reste là-bas, mais sur mon chemin.

Il me semble que je dois donner tous les détails comme je le ferais à une déposition. C’est un peu ça, je passe se souvenir au tribunal de ma conscience.

6 février 2014 / En vrac

Un journaliste demande à Violeta Parra : — Vous êtes déjà tombée amoureuse ? (Elle montre sa main tous les doigts écartés) — Cinq fois ? — Non : cinq mille fois ! Andrés Wood, [2012] Violeta se fue a los cielos

14 juillet 2013 / Carnets de voyage

Scène typique. Je me retrouve devant deux Français rencontrés dans une soirée, qui me demandent ce que je fais au Chili. Je réponds. La discussion se focalise sur Allende et son œuvre, et comme enfin je m’exprime dans une langue dont je maitrise les nuances, les expressions et qui me permet un bon débit, je dis ce que je pense en toute franchise. Non pas que je sois hypocrite face à des hispanophones, mais plus réservé, disons, de peur de faire un impair et de ne pas avoir assez de verbe pour le rectifier.

L’un est Français, jeune typique dans les expressions et la gestuelle (realityshowtisable en somme), look de gauche d’un alternatif très commun, qui nous ressort quelques fadaises du style « les Chiliens sont trop sympa, super solidères, jt dans un avion et au bout de 6 heures tout le monde éT ami avec tout le monde. » Et les gentils sauvages sont plus cools que les vilains occidentaux égoïstes, et c’est mieux ailleurs… Ah !, le vieil exotisme épuisant de l’adolescence en fausse rupture avec une civilisation qu’il dénigre sourdement sans jamais être conséquent et à l’aune de fantasmes qui n’existent que dans sa vision partielle de touriste superficiel. Genre de mec qui nous créerait une pénurie de lait, si l’entartage de gens qui le méritent était généralisé.

L’autre est franco-chilienne trop muette et immobile pour qu’émane quoi que soit d’elle. Le premier m’écoute avec une gêne qu’il a du mal à contenir, lorsque l’autre me dévisage tout d’abord comme si j’étais un extraterrestre, puis avec attention et sérieux. Sa famille aurait été proche du MIR dans les années 70. Bien. Elle écoute ce que je dis, ne s’offusque pas de mes quelques formules un peu dures (même si de manière un tout petit peu habile je ne tape que de manière détournée sur Allende, enfin Vuskovic son premier ministre de l’économie, en critiquant sans ambages le keynésianisme de l’époque), semble comprendre mon point de vue même si elle ne le partage pas (ses yeux me le disent maintenant assez) et rebondit même lorsque je suis imprécis ou semble me contredire. Sur le coup c’est une interlocutrice de choix, parfaite, posée, attentive quoiqu’en désaccord, et j’espère qu’après coup elle ne sera pas happée par le manichéisme ambiant, ne faisant de moi qu’un type de droite, dans cette fausse dichotomie que nous devons combattre et dont nous ne devons jamais être dupe. C’est pour des gens comme elle que j’écris, outre le fait de pouvoir, enfin, avoir cette petite surface de liberté où je peux être vraiment moi-même.

8 avril 2013 / Carnets de voyage

Et bon, voilà, les jours passent. L’été aussi. Les années. Santiago s’est repeuplé, les vacanciers sont revenus, la vie suit son train. Deux sacs se sont fait voler deux jours de suite, l’un dans un bar, oublié négligemment, l’autre dans une voiture dont la vitre fut brisée. Le porteur de ces deux sacs serait un peu trop confiant que ça ne m’étonnerait pas. C’était en janvier. Une carte bleue s’est fait la malle dans l’histoire qui a mis presque deux mois à être remplacée et utilisable, pendant qu’un banquier expliquait par courriel ce qui aurait normalement dû arriver. Les uchronies c’est rigolo, mais en matière d’argent je préfère l’efficacité sans fantaisies.

Un appartement, trouvé à distance (à Montevideo pour ceux qui ont bonne mémoire), bien situé, grand, parfait, est abandonné en raison du caractère insupportable de sa propriétaire. Comme quoi, même à mon âge, on peut encore découvrir des facettes inconnues de la nature humaine. La malheureuse propriétaire s’étonna qu’il n’y ait pas de conflit malgré les différentes salves de bassesses qu’elle s’échina à lancer ; non, idiote, je ne t’offrirai même pas de quoi occuper la vacuité sans fond de ton existence morne. Lorsqu’on ne s’entend pas, on se sépare et c’est tout. Et comme Diogène aux habitants de Cynope, il me suffit de la condamner à vivre dans sa bêtise le reste de ses jours, plaignant l’adorable petit bout de chou aux yeux verts qui va être son fils tout ce temps, co-élevé par la télévision.

2 décembre 2012 / Carnets de voyage

Chers gens du Vieux Monde,

Il faudrait vous dire des choses magiques, vous faire rêver, avec ce petit plaisir malsain de vous en mettre plein la vue. Mais je vais être franc : mon plus beau voyage est Santiago de Chile. Et pourtant.
2012-12-10 09.39.25Après presque un mois de pérégrinations, j’avoue que me manqueront tous ces endroits où l’on n’est qu’en transit, chambres d’hôtel impersonnelles que l’on occupe le temps d’une nuit comme le plus bel endroit du monde après une journée éreintante, ces non-lieux, gare de bus, bars, où l’on se croise entre deux étapes, à regarder les gens qui passent, à moitié concentré sur son ordinateur, tapant ici un paragraphe, là un titre, répondant à un ami, à une mère, à revoir de loin un tel qui vient d’Europe et que l’on a déjà vu à 1000 kilomètres d’ici lors d’une visite, membre de cette communauté aux frontières fragiles, troupe de nomades qui se suit, se rencontre, se perd de vue… Une valise laissée à Buenos Aires, des livres et quelques affaires en dépôt à Santiago, une voiture qui se balade vers Nantes, un point fixe en Alsace, des souvenirs qui hantent d’autres endroits encore, quelques dates pour point de repères et c’est à Montevideo que j’ai compris qu’au fond c’est dans l’errance que je me sens le plus chez moi. Je garderai pendant quelques temps le souvenir des visages et des noms de compagnons éphémères qui ont partagé avec moi un trajet, une visite, une journée, une soirée, un voyage et je finirai par les oublier.
Chambres impersonnelles – mais au fond, ai-je plus investi les endroits où j’ai vécu ces dernières années, depuis mon départ d’Alsace vers le Sud-Est de la France ? Il n’y avait qu’une décoration qui me tenait à cœur et que j’avais ressorti de mon moi alsacien pour l’offrir au nous qui existait entre Aur* et moi, et que je lui ai laissé lorsque ce lien s’est déchiré ; il n’était plus à moi.
Communauté aux frontières fragiles – mais sans tampons et tout ce pipo migratoire qui fait perdre un temps dingue, sans les contrôles de police tout le temps, où des types très fiers en uniforme préfèrent souvent contrôler les papiers des jolies filles du bus, regardant d’un air négligeant votre sac histoire de faire semblant… Ils se touchent, les Argentins avec leur police…
Errance – « Il faudra quand même que tu te poses un jour », me dit un Colmarien que je fréquentais du temps d’A*, cet été. Peut-être.

18 novembre 2012 / Canciones en español

On n’est pas loin ici du “placer cuplable”, mais j’avoue beaucoup aimer ce chanteur découvert au Chili, et qui y est un peu le Patrick Bruel local. Mais en plus politisé de sorte que c’est aussi un peu le nouveau Víctor Jara.