Étiquette : Michel Foucault

21 mars 2016

Quelques extraits de la très intéressante préface à l’édition de 1971 de Pourquoi des philosophes ? [1958]

La philosophie, ou l’art de la remballe

pourquoi-des-philosophes-revelLa philosophie est probablement la seule partie du discours humain où il soit possible de réincorporer indéfiniment les mêmes attitudes anciennes dans des phraséologies nouvelles [… elle-]seule a pour propriété d’admettre la réédition du passé, et pour tâche d’en dissimuler la persistance.
Cette métempsycose des concepts philosophiques pourrait venir de la permanence de leur pouvoir explicatif. Mais si c’était le cas, pourquoi, sous leurs successifs habillages rhétoriques, se donnerait-on la peine de les rendre imperturbablement méconnaissables ? Il ne s’agit en fait ni de conserver les mêmes concepts ni de les remplacer, mais de les faire resservir sans que cela se sache. La métempsycose permet le réemploi des vieux concepts faillis en les faisant passer pour neufs. Loin de prouver la solidité de leur pouvoir explicatif, elle prouve donc plutôt la nature presque exclusivement idéologique de la philosophie. [p. 3-4]

9 mars 2016

Aujourd’hui je suis allé me balader tout de noir vêtu au milieu de la double blancheur où je voulais me perdre : celle du sol enneigé et du ciel monochrome et pâle qui semblait n’être qu’une extension immatérielle du premier. Je comptais écouter quelque chapitres d’un roman, mais n’avait pas la tête à ça. “The Diamond Sea” a retenu toute mon attention.

Je me souviens m’être engueulé avec un gars avec qui je devais rédiger un journal politique, il y a de cela quelques années – 1997, je pense ; ça date. Il voulait que je passe la fin du morceau pour mettre une autre chanson plus audible. Je résistai et lui imposai l’écoute jusqu’à la fin de la nappe sonore. J’ai cru un moment, en y repensant, que j’avais été ferme par snobisme, rejouant à mon tour le vieux sentiment d’appartenir à une élite avant-gardo-aristocratique face à la bourgeoisie ignorante qui a encore besoin de notes pour apprécier la musique. Mais je me rends compte que j’aime le morceau tel qu’il évolue et que, dès la 11ème minute, c’est même le passage que je préfère.

Je repensais aujourd’hui au hiatus que je vois (à tort ?) 1) chez le Michel Foucault des années 60, celui qui s’intéresse, d’une part, encore à la littérature qu’il définit comme une « écriture de soi » et, d’autre part, aux épistémès ; 2) dans l’essai – à mon sens raté – de Fernand Braudel, d’en finir avec l’histoire-bataille. Ainsi, donc, après tout le blabla, voilà qu’on a besoin de Sade, Blanchot, Mallarmé ou Roussel chez Foucault ou du « roi et des ambassadeurs » chez Braudel ! Et donc la (potentielle) mort de l’homme, et avec lui clle auteur, la fin du temps court (cette écorce superficielle, cette « écume » !), l’éviction de l’individu : oubliés ? On n’arrive pas à trouver les régularités statistiques, la mer, les cycles économiques, les épistémès ou les nappes discursives suffisantes ? A la poubelle l’un des programmes les plus intéressants de cette décennie ?

17 novembre 2015

Facebook nous tire vers le bas

Capture d’écran 2015-11-16 à 21.14.17Facebook croit sans doute bien faire, Facebook est malin. En proposant à ses utilisateurs de mettre un voile bleu blanc rouge sur les photos de profil, il nous pousse à réagir de la manière opposée à celle qui devrait être la nôtre. On ne sait d’ailleurs pas exactement ce que cela veut dire. Un hommage aux morts ? Sommes-nous si peu sûrs de notre solidarité et de notre empathie que nous ayons besoin de les afficher aussi ostensiblement ? Contrairement aux discours convenus voulant que l’individualisme gangrénerait nos sociétés modernes, l’homme de plus en plus urbain n’a sans doute jamais été aussi sociable. Et d’autant plus qu’évoluant dans des sociétés ouvertes à l’échelle des grandes villes ou de l’Europe dont il peut désormais rejoindre n’importe quel point à peu de frais, il peut choisir ses groupes avec facilité et sans crainte puisqu’il peut les quitter sans être lié à eux à vie. Nous nous flexibilisons mais notre sociabilité va bien, merci pour elle.

Est-ce pour soutenir un modèle français ? Nos valeurs ? Lorsque Nicolas Sarkozy s’est essayé à définir l’identité française, on s’est aperçu de la dangerosité de ce questionnement et que l’idée de République-même est dangereuse dès lors qu’on essaye de lui donner un contenu positif. Tous les collectivismes ont toujours eu l’idée d’un modèle de société assez précis qu’il fallait imposer au groupe sur lequel il exerce leur « monopole légal de la violence ». Dans une démocratie libérale – cette chose-là qui est mise à mal lorsqu’on tire sur des gens occupés à user de leur « liberté des Modernes » pour s’attarder à des choses aussi futiles que de boire à une terrasse, de danser à un concert ou de voir un match de football – on ne peut que définir des règles négatives, des interdictions, charge à chacun de se choisir une façon de vivre.

Or, en incitant les gens à adopter tous le même comportement, facilite l’expression et flatte nos instincts de troupeau.

18 mai 2015

Dans La Connaissance inutile, Revel s’interrogeait déjà : à travers l’enfermement généralisé, caractéristique d’après Foucault de nos sociétés libérales, avec les écoles, les casernes, les prisons ou les hôpitaux psychiatriques, l’auteur de Surveiller et punir ne décrit-il pas « en réalité une autre société, une société qui le fascine, mais qu’il…

18 mai 2015

pour-jfrLes plus hostiles [au libéralisme] se recrutent en priorité parmi les intellectuels ayant été formés aux sciences humaines les moins  exigeantes, les plus éloignées des méthodologies scientifiques de validation où l’interprétation idéologique ne doit pas avoir sa place. […] [L]es adversaires [du libéralisme], exploitant à bon compte le marché captif du mécontentement, privilégient les thèses du complot permanent des puissances de l’argent étouffant toute velléité de liberté et d’émancipation. D’où l’enfer carcéral dans lequel le capitalisme maintient les êtres humains, victimes d’un véritable totalitarisme, pour le coup. […] Il y a chez les intellectuels occidentaux une propension langagière à projeter sur nos sociétés libérales, loin d’êtres exemptes de très graves défauts, il va de soi, les horreurs patentes des totalitarismes. Dans Le Regain démocratique, Jean-François Revel se souvient d’avoir participé, en 1977, à un entretien sur les hôpitaux psychiatriques « spéciaux » de l’URSS qui réunissait, notamment, Michel Foucault, Raymond Aron, Eugène Ionesco et Vladimir Boukovski : « A un moment de la conversation, Michel Foucault, sans doute excédé par les analyses répétées du système concentrationnaire soviétique, de “l’enfermement” dans la société communiste (la seule caractérisée de haut en bas et de long en large par “l’enfermement” foucaltien), se mit à exploser en vociférant qu’il nous fallait aussi organiser la lutte contre le “goulag occidental”. C’était d’un goût parfait en présence du participant qui sortait tout juste du vrai goulag, Boukovski, lequel fut saisi d’une crise de fou rire. » (Pierre Boncenne, Pour Jean-François Revel, p. 220-221)