Étiquette : Où on parle de textes francophones

22 février 2016

Il y a à peu près un an que j’ai écouté ce texte. Je me souviens l’avoir terminé à 5h du matin, les écouteurs vissés dans mes oreilles à la limite de la greffe sans anesthésie, après avoir tenté par deux fois de remettre l’écoute des derniers chapitres au lendemain – ils n’allaient ni changer ni s’envoler – mais en vain, perdu à ma vie / gagné au texte / perdu dans le Liban de ces années qui ne sont pas encore dans ‘mon’ histoire bien que je fusse né biologiquement alors. Chalandon m’a eu. Jusqu’au cou. J’avais bien lu le Quijote et j’ai pleuré lorsque j’ai fait la rencontre de ce si triste Alonso Quijano. Je n’ai pas pleuré cette fois-ci, calciné au-delà des larmes, bien que Chalandon se soit élevé jusqu’aux parages de Cervantès. Si bien que je me suis retrouvé non pas au bord d’un livre à jouir d’un divertissement pour bourgeois désœuvré, mais dedans, devenu Georges comme j’avais subi le sort du pauvre Sancho, dans la nuit noire de ma chambre comme dans un garage sombre, dans le creux d’un lit chaud et non sous la menace d’un char, cependant, à désirer finalement que se réalise le symbole inutile, l’absurde gratuité d’une pièce de théâtre alors que j’avais commencé par trouver ça un peu niais, puis à contempler le massacre de la vraie tragédie humaine sans pouvoir en fermer les yeux. Il m’a fallu un an pour revenir de ce lit et oser dire l’admiration que j’ai ressenti pour ce récit.

17 février 2016

Angot est un pur produit des services secrets français, publié avec la complicité de quelques éditeurs patriotes qui nous veulent du bien, comme Stock ou Flammarion.

Ainsi comme d’autres mettent des hameçons pour attraper des poissons, les gens qui nous protègent à coups d’état d’urgence, projettent ce genre de conneries dans les librairies et bibliothèques pour attraper les cons. Une fois identifiés, on peut les surveiller car le con finit toujours par être dangereux, tôt ou tard.

Je ne peux pas tout te révéler, lecteur anonyme, mais

16 février 2016

La chanson “Ultra-moderne solitude” d’Alain Souchon est triste mais chantante et dure 4:06. L’album éponyme dure une demi-heure de plus (soit, nous aurait précisé Delphine de Vigan, 34:06), c’est-à-dire qu’on peut l’apprécier onze fois dans le même temps qu’il faut pour s’infliger les six de ces Heures souterraines, plates et chiantes. Arrivé bout à bout à la fin de ce chemin de croix en version audio, une question me taraude, une interrogation me turlupine, une chose m’intrigue : par quelle arrogance cette dame s’est dit  que ce texte valait qu’on lui consacre tout ce temps de notre vie ? Par quelle manque de lucidité (ou quel mépris de ses clients) son éditeur l’a suivi là-dedans ?

heures-souterraines-viganPourtant, au fond, que dit-elle de plus profond qu’Alain Souchon qui, lui, le fait avec talent ? Rien. La graphomane nous décrit la vie à Paris, sa grisaille, les ridicules de la vie moderne, la lassitude de masse, la non-concordance des corps, des temps, des envies, avec une pseudo-précision que nous qualifierons de précieuse si nous n’étions pas à la recherche de la vérité, celle-ci nous conduisant à la nommer plutôt pour ce qu’elle est : du remplissage superficiel, du rallongement de sauce, du rempaillage de vacuité, du tournicotage autour du pot. Voire une recherche ratée de trouver un rythme d’écriture si nous étions un peu naïfs. En effet, cette dernière n’est qu’une énième écriture blanche, copie de la copie de la copie de textes déjà subis auparavant, eux-mêmes ombres d’un Céline ou ersatz  d’existentialisme qui croient qu’il suffit de regarder attentivement la racine d’un arbre ou de ne pas pleurer à la mort de sa maman pour que ça soit philosophique. Nous voilà ainsi condamnés, tels des collégiens de troisième en stage d’observation, à suivre deux humains urbains, un mâle et une femelle qui ont terriblement besoin l’un de l’autre et se ressemblent tant, mais ne se rencontreront pas puisque si dans un livre à l’eau de rose ou un film hollywoodien il y aurait eu un happy end, pour singer la grande littérature il faut que ça soit grave. Et pour que ça soit grave, il faut que ça termine mal. Que ça frôle l’issue réussie, que ça soit rageant, que ça soit frustrant, que ça soit dépitant. La ficelle était si grosse que jamais je n’ai cru à la rencontre des deux, une fois le premier ratage dans le métro. J’ai évidemment conscience que si les deux vies s’étaient réunies pour une fin heureuse, j’aurais écrit des mots comme “niaiserie” ou cité des gens comme Musso ou Lévy, sans savoir qui des deux hommes ou de madame de Vigan aurait plus à se vexer du rapprochement.

15 février 2016

Ce fut le deuxième livre de Yann Moix que j’ai eu sur les yeux. Auparavant ça avait été Partouz qui m’avait plu pour son style baroque autant qu’exaspéré pour cette même raison, celui-ci nous menant menant le long de circonvolutions interminables et dorures souillées de sperme proches de l’art pour l’art avec petit goût adolescent pour la provocation. Je comptais lire Naissance, un jour (une année ?), voire le reste si affinités parce que l’homme m’avait plu du temps où il était chroniqueur radio dans l’émission de Laurent Ruquier sur Europe 1 et que les rares fois où je l’ai vu dans l’émission hebdomadaire du même présentateur, mais à la télévision, je l’ai trouvé si pathétique, si inadapté à l’exercice, qu’il avait gagné ma sympathie. Or, je pense que, sauf accident de parcours, Anissa Corto sera mon dernier Moix.
En effet, durant toute la lecture de ce livre de 293 pages, je n’ai pu m’empêcher de penser à Proust. D’une part, parce que je retrouvais ces généralisations étouffantes qui déjà m’exaspéraient chez le premier, lorsque le narrateur passe de la première personne du singulier à un « on » ou « nous » censés hisser le texte à un statut quasi-philosophique, ou, disons, scientifique puisqu’« il n’y a de science que du général » comme nous le savons tous, n’eeeest-ce paaaas ?, depuis Aristote, là où il n’y a, au fond, que propos de café du commerce, sociologie de comptoir et sommets de la pensée dignes d’un rayon « bien-être » de librairie, présentés sous du tape à l’œil rhétorique et effets de style bons à impressionner les étudiants de premier cycle universitaire savamment abrutis par leur 15 ans – minimum – d’Education Nationale déjà subis. D’autre part, cette même volonté de pulvériser le record de Pénélope à la broderie, tout en s’adaptant à l’air du temps, c’est-à-dire que 1) Moix remplace l’inoubliable sonate de Vinteuil par le Top 50 des années 70 – tout autre objet culturel fleurant trop fortement la « distinction » est troqué par la culture pop, plus démocratique et ainsi on fréquente Marne-la-Vallée plutôt que Deauville ; 2) après de longs développements sur un paradoxe, un souvenir, des considérations aériennes et lentes, Moix clôt ses paragraphes ou chapitres, par une phrase courte, presque un aphorisme, un truc bien pêchu qui tranche, accélère le rythme, cogne par terre et fera de belles citations pour les lecteurs colporteurs de memes et de phrases. Or, s’il essaye de varier les plaisirs, comme avec des passages en vers très proches d’Eluard, le procédé est trop voyant pour qu’on l’oublie. Comme un prestidigitateur demi-habile qui n’arriverait pas à nous emporter jusqu’à ce qu’on se fiche qu’il y ait un truc.

7 janvier 2016

J’ai terminé d’écouter ce texte.

Jusqu’à la partie III, je me demandais pourquoi je n’arrêtais pas l’écoute à ce point pour aller lire Limonov, l’auteur, directement, me demandant finalement quelle était la valeur ajoutée du texte de Carrère, dont l’écriture n’a (encore une fois) que très peu de style. Echenoz m’a fait sourire bien plus souvent avec sa biographie libre de Nikola Tesla (Des éclairs) et Laurent Binet, reste, avec HHhH, un modèle, pour moi, de récits parallèles où l’auteur met en scène son travail d’écrivain en même temps qu’il raconte l’histoire qu’il a projeté de présenter aux lecteurs. Avec Carrère on a affaire à du travail de journaliste.

limonov-audioNon, ce n’est pas vrai… Jusqu’à la partie IV je savais très bien pourquoi j’écoutais ce texte : parce qu’une femme dont je suis tombé amoureux était en train de le lire aussi sans que nous ne nous soyons coordonnés en rien. En plus, étant à 10 000 km d’être Française – la probabilité de lire/écouter le même texte au même moment n’en était que plus réduite, ce qui me donnait l’illusion que la Vie nous envoyait un signe : on est superstitieux quand ça nous arrange lorsqu’on est agnostique ! J’étais donc heureux d’avoir un sujet de conversation en plus avec elle, même si je n’en manquais pas.

Puis dès la partie IV j’ai compris à quoi servait la narration de Carrère. Après une loooooongue digression sur les affres de son adolescence, son séjour indonésien et le joli cul de Muriel, Carrère produit un chapitre que j’ai trouvé très intéressant, notamment sur l’Idiot International. Dès lors, bien que jusque là son texte n’avait été qu’un résumé besogneux permettant au mieux au lecteur de gagner du temps par rapport à la lecture des 12 livres du looser Russe, ou, grâce à des interviews de Limonov et de ceux qui l’ont connu, un correctif de certaines des choses présentes dans les livres du Russe formant ainsi un long appendice de son œuvre, tous les retours sur la guerre de Yougoslavie ou les troubles ayant suivi la fin du communisme en ex-URSS s’avèrent passionnants et bien menés. On ne trouvait que peu de réflexions sociologiques, historiques ou philosophiques, de la part de l’auteur, sur la vie des Russes sous Brejnev ou à New York sous Gerald Ford et Jimmy Carter dans les premières parties… l’auteur se rattrape bien dans la suite. En plus, pour quelqu’un de mon âge, les années 1990 c’est déjà de l’Histoire mais aussi des souvenirs lointains à une époque où on comprenait encore moins bien les choses qu’une fois devenu adulte — troublant et très intéressant.