Étiquette : Où on parle de textes francophones

31 mai 2015 / Critiques

La force du texte d’Eléonore Breyaut, On applaudissait les atterrissages (éditions Libria, coll. Passés décomposés, 2012, 345 p.), est de nous faire ressentir une intenable nostalgie pour notre présent. Eléonore (qui n’est sans doute personne d’autre que l’auteure-elle-même), se souvenant de cet amour de jeunesse qu’elle avait connu alors qu’elle avait 18 ans – et qui vient de se suicider étrangement –, nous promène dans ses années révolues comme dans une époque lointaine alors que nous autres pouvons la toucher de nos mains et la voir avec nos yeux, puisque c’est la nôtre.

C’est donc plus qu’un livre de science-fiction, et moins si on relève que rien de ce qui fait les ingrédient du genre n’est présent ici. On se souvient que le succès de Star Wars repose aussi dans le fait que son monde est usé, qu’il n’a pas le lustre de carton-pâte des armures qu’on étrenne, pas la patine des maisons-témoins pour acheteurs du passé et que le Faucon Millenium est un vieux tacot même plus foutu de passer en hyperespace. Et, une fois le rituel de l’écran noir avec ce texte jaune, incliné et verbeux qui explique la situation initiale, passé le travelling descendant sur une planète ou un vaisseau spatiale et plaisir des débuts in media res, tout l’aspect technologique reste évident : on n’explique pas au spectateur comment fonctionne l’hyperespace, on n’évoquera jamais Einstein, ni la théorie des nœuds, ni les frères Bogdanov (ces deux gros nœuds de la théorie scientifique), on met le spectateur dans sa poche en lui faisant désirer aussi ardemment que les personnages que ce foutu module d’hyperespace de merde veuille bien fonctionner pour qu’ils échappent à l’Empire et les sabres laser et fonctionnent comme des sabres laser et puis c’est tout ! Lorsque nous nous initions à la Force, c’est parce que Luke s’y initie : nous sommes donc nous aussi des padawans. Et les techniques d’insertion d’explications nécessaires à la compréhension du film sont “naturelles” dans le sens où on ne les voit pas comme explication, telle la bonne grosse fin débile d’un policier où l’assassin explique comment il a réalisé le meurtre parfait croyant avoir gagné et en fait, non, hahaha, on ne s’y attendait pas !

29 mai 2015 / Extextuations ténues

S’étant noué [la cravate] autour du cou, il se campa devant la psyché. Oui, beau à vomir. [Belle du Seigneur,p. 15] J’ai ri dans la librairie. J’ai quand même acheté le livre. Le soir je l’ai vue et je l’ai trouvée belle « à vomir ». Et c’est ainsi malheureusement,…

4 mai 2015 / Critiques

autres-vies-audioVoilà. Je viens de terminer Désolé, je ne savais pas quoi écrire en cette année 2010 d’Emmanuel Carrère. J’adorerais pouvoir écrire que je n’ai pas apprécié. L’homme est toutefois assez fin pour savoir où commence le mépris du lecteur et s’arrêter à temps. Et le livre commence avec le tsunami de 2004. Au Sri Lanka-même. Alors c’est sérieux. Alors c’est profond. Donc c’est sublime1. A peu de frais (et ordre logique intervertissable à l’envi). Je suis coincé pour ma critique. Je vais passer pour un sans cœur. Tant pis, je suis un héros sans peur.2
Tout le long du texte, il raconte platement comme on pose une caméra pour une interview filmée. Superficialité télévisuelle. Souvent, on a même l’impression  de regarder “7 à 8”, une veille de lundi matin sur TF1. Ça incite à prolonger l’apéro, veule sur son canapé, mais les sujets traités sont graves et souvent intéressants (quoique très occidentaux) alors malgré la gêne et le sentiment de perdre son temps, on reste. Moi, j’ai écouté le texte, en jardinant (désherbage), en faisant mon jogging3 (14 kilomètres), en mangeant (du pâté sur du pain, carottes rappées, un yoghourt4 et je l’ai terminé ; un dimanche soir, au fait, tiens. Mais à 21h30. A chaque pause musicale, j’avais peur d’entendre Harry Roselmack venu annoncer un écran publicitaire . Pour Cofidis, peut-être, c’eût été drôle. Mais non. Ouf.

18 avril 2015 / Critiques

au-revoir-la-hautLe ressort de l’intrigue est assez simple : une situation initiale décrite de manière pointilleuse, distingue un méchant d’un gentil, vite secondé par un adjuvant inespéré, avec qui le gentil va former par la suite le fameux duo improbable entre deux personnes que tout oppose.
Tous ceux qui ont passé un peu de leur jeunesse dans les pages poisseuses des Mickey Parade, reconnaitront en Pradel, le bel officier, et Maillard, le pauvre soldat, le dualisme posé entre Gontran, beau, sûr de lui et à qui tout réussi, et Donald, l’intègre malchanceux. Transposés habilement à la fin de la Première Guerre Mondiale, centenaire approchant (bravo, l’artiste !), l’enjeu dramatique n’est plus de savoir qui des deux la belle Daisy va choisir à la fin de l’épisode – sotte superficielle éblouie par le clinquant ou âme raffinée douée d’un regard perçant, capable de voir sous l’écorce de la balourdise la sève d’une vraie générosité ? (Tout ça pour des canards, hein…) –, mais qui la vie va faire gagner, au final.

Tout comme dans Mickey Parade – mais avec plus de cruauté puisque, quand même, on est entre adultes – le canevas est simple : la situation initiale construit un état d’injustice flagrant, qui va s’intensifiant jusqu’à devenir empathique et rageant, renforcée par une opposition de ‘classe’ riches donc puissants vs pauvres1. Lemaître rajoute tout de même un élément croustillant : les gentils s’avèreront malhonnêtes pour s’en sortir (et gouffre d’incertitude morale qui s’ouvre sous nos pieds.) Dès lors, la lecture est mue par cette envie irrépressible de voir se décanter l’histoire, même si on en devine d’avance l’issue. Et là s’ouvre à nouveau une énigme, pour moi, de la psychologie humaine, que j’appelle dans ma cuisine mentale, le « syndrome de Colombo ». On sait qui est le tueur, on sait comment Colombo va procéder parce que c’est toujours le même épisode répété un nombre industriel de fois, on sait bien que c’est une fiction gratuite, on sait tout… mais on a besoin de VOIR (savoir ne suffit pas) le plat déroulement de la trame jusqu’à la fin, pour que se ferme en nous une blessure ouverte artificiellement au début.

16 avril 2015 / Critiques

(Vous comprendrez pourquoi il a fallu inverser pour une fois l’ordre du nom de l’auteur et du livre…)

« Note bien que tout est faux ».

C’est l’unique phrase que contient Fosses2 notes, le roman (mais peut-on d’ailleurs appeler ceci un roman ?) écrit par l’auteure franco-polonaise Paulina Gaost1t, et ce bien que le livre fasse pourtant des milliers de mots.

Avant d’entrer dans le texte, le lecteur est déjà dérouté par la présence de deux notes de bas de page sur la couverture, l’une dans le nom-même de l’auteure, qui signale que, s’il est possible de dire {Gaostint}, elle préfère la prononciation {Gaostɛ̃st} que lui ont donné les professeurs français et à laquelle elle a fini par s’habituer au point de faire sienne cette version sans se demander outre mesure si c’est preuve d’intégration ou d’acculturation. La deuxième, dans le titre, de manière assez étrange d’ailleurs puisque la note 2 qui signale quant à elle qu’il faut bien prononcer le ‘2’ de l’appel de note dans le titre, celui-ci étant bien Fosses de notes et non pas Fosses notes comme on pourrait le croire et qui serait orthographiquement faux. Mais l’auteure ne précise pas pourquoi elle n’a pas simplement mis Fosses de notes directement.

Une fois franchi ce péritexte (mais est-ce déjà un morceau du texte, d’ailleurs ?) qui indique très bien la teneur de ce qui va suivre), nos yeux échouent sur le texte lui-même et cette fameuse phrase unique  qui sert elle aussi de support à trois notes de natures différentes. De cette façon :

« Note1 bien que toutI est faux ».a.

25 juin 2014 / Critiques

Crys’ofe a enfin réussi à atteindre le système solaire où son ami prétend(ait) que la vie existe. Leur entreprise ne s’est pas réalisée sans un long acharnement de leur part, et si une équipe de passionnés a réussi à financer l’astrauto et le voyage jusqu’à la planète visée, si son…

24 juin 2014 / Critiques

Deux choses conduisirent Agustín Païtalno à initier le premier livre-hydre.

D’une part son goût pour le jeu de cartes “Il était une fois”, dans lequel les joueurs doivent raconter – dès qu’ils peuvent couper un concoopérant et reprendre la parole – la même histoire commune, tout en plaçant les éléments obligatoires et secret qu’ils ont en main et qui doivent emmener le conteur vers la fin que lui dicte une dernière carte à poser.

D’autre part sa fascination pour le procédé expérimenté par Herbert Quain dans April March (1936), où des neuf chapitres 1 différents présentés au lecteur, trois menaient à un chapitre 2 identique qui en continuait la narration, tout comme les six autres menaient eux-mêmes à deux autres chapitres 2 différents résultants de chacun d’eux, le tout aboutissant, à la fin de la structure en entonnoir, à un chapitre 3 unique , commun à tous.

Ainsi Païtalno écrivit le premier chapitre d’un livre narrant l’arrivée d’un jeune homme dans une ville qu’il ne connait pas, et sa rencontre avec une jeune fille qui lui indique où il pourra passer sa première nuit.

18 novembre 2013 / Critiques

disparition-jim-sullivanÇa aurait pu n’être qu’un livre de plus sur la vie sans relief d’un type au bord du rouleau, qui traine son existence dans une région inutile sinon à relier géographiquement deux coins dignes d’intérêts. Mais Tanguy Viel a décidé de nous épargner la lecture de son roman américain qu’on imagine assez bien de l’avoir lu avant même qu’il ait été écrit tant il ressemblerait à d’autres, pour préférer nous en raconter dans un court livre lisible en une seule insomnie. Et si le procédé n’est pas révolutionnaire, s’il sera pénible la 50ème fois qu’on le retrouvera imité, pour le moment ne boudons pas notre plaisir. Et quand je dis “on”, c’est moi, qui ne l’ai pas boudé du tout.

Alors je suis rentré dedans à toute vitesse bien que le premier personnage présenté soit d’un immobilisme inquiétant. Je me suis posé la question, comme beaucoup de lecteurs je suppose, page 10, s’il était possible d’imaginer toucher un Chinois, un Australien et un Péruvien en même temps avec une histoire qui se déroulerait à Reims ou Chartres (même en se mettant dans la tête d’un étranger pour qui les noms de ces deux villes peuvent paraître exotiques) ou si le poids de leur cathédrale, leur surplus d’histoire quelque part, empêchaient ces villes de servir de décor neutre, « universel », à une histoire d’êtres humains au signifiant compréhensible sur tout le globe. Comme si la pauvreté historique des USA, l’utilitarisme plat de ses bâtiments en assurerait paradoxalement son exportabilité. J’ai souri aux différents clichés que l’auteur égrène lorsqu’il nous présente l’idée qu’il se fait de l’Amérique et qui sont les mêmes que nous avons tous en tête pour les avoir vus des centaines de fois dans des films et séries qui aujourd’hui ne nous soutirent même plus l’effort de lever les yeux vers eux. Enfin, que je dis “nous”, je parle des gens normaux, dont, moi, qui ne les regarde plus du tout.

29 octobre 2013 / Critiques

A microfictions, microcritiques. # C’est glauque # C’est bête # C’est sans intérêt Photo d’entête : “Marine Debris” par John Vonderlin.

19 octobre 2013 / Canciones en español

« Que qui que ce soit veuille le moindre mal à Michel nous apparaitrait comme une injustice, une incompréhension de ce que devrait être les lois de l’univers. » C’est avec cette dernière phrase, sans doute la moins non-écrite de tout ce que je viens de m’infliger, que je décide mettre fin à ce foutage de gueule. D’autres iront plus loin que la page 115.

ce-qu-aimer-veut-dire-de-mathieu-lindon« Mais non, ça se fait pas, ça décolle peut-être juste après ! », me direz-vous. 115 pages c’est quand même long pour une entrée en matière et comme blague, n’en parlons pas… Je n’en avais rien à fiche les 70 premières pages, j’ai commencé à me trouver idiot de continuer ensuite, pourquoi consacrer plus de temps à ce qui devient du masochisme ? Et puis je suis déjà comblé, c’en est trop : j’ai appris que ces gens fabuleux jouent au mikado, prennent du LSD, tombent amoureux du premier inconnu qui termine la nuit dans leur lit, et mangent les gâteaux allégés des autres. Si Saint Augustin lisait ça, la vache de leçon qu’il prendrait ! Donc, oubliez le name dropping, oubliez que Mathieu est le fils de Jérôme, que vous avez probablement lu Hervé et Gérard un jour et que Michel est LE Michel Foucault du Collège de France devant qui tout le monde se prosterne, et ce récit, qui est ce que la caméra de surveillance est au cinéma, n’a strictement aucun intérêt. Ce n’est donc pas simplement une arnaque pitoyable qui est entre mes mains, c’est un nouvel exemplaire de « Ce que le mépris veut dire », œuvre collective dans laquelle les éditeurs rivalisent, soucieux de nous abreuver des témoignages navrants de tous ces gens géniaux qui ont la même vie que vous, mais à la différence qu’ils la passent au Quartier Latin. Et ça change tout. Prenez des médiocres et élevez-les aux rangs d’icônes parce qu’ils ont su s’épancher dans les bons bureaux, lancez sur le marché quelques « fils de » parasitant avec fatuité l’aura de leur(s) illustre(s) parent(s), et les petites gens vont se régaler de nos déchets consignés dans du papier-poubelle. Ces cons regardent la télé-réalité et lisent Christine Angot, de toute façon, on ne va pas leur filer des perles ! On dirait même que ça gagnerait des prix et ils avaliseront, ces andouilles de lecteurs.