Ne pas perdre l’univers de science-fiction entresenti en Russie

Ne pas perdre le train entre Saint-Pétersbourg et Moscou, cette nuit qui fut blanche pour toi et de cliquetis de machine, et de la voix de cette femme, plutôt jeune, pas si jeune – disons la quarantaine – mais encore très belle, qui discutait avec cet homme aussi maigre qu’âgé. La douce voix de cette femme dont tu ne comprends pas une trace de mots et de cette conversation qu’ils ont tous les deux, bien longtemps une fois que les lumières se sont éteintes dans les couchettes, restant debout au milieu des six lits et les deux qui demeurent inoccupés . Qu’ont-ils à se dire maintenant, dans cette nuit qui les obligent à chuchoter, ces instants qu’ils déplacent au lieu d’aller se coucher, pourquoi rit-elle de temps en temps et lui qui la dévore de tous ses yeux, pas comme on regarde une femme avec envie, mais comme on est avec quelqu’un dans un échange, en contact, lié, et pourquoi ils parlent si loin et si discrètement que je pense que tout le monde dort sauf moi et eux, mais moi qui ne sers à rien qu’à les regarder(, donc je sers, et seulement si je ne le perds pas en l’écrivant) ? Dire que sa voix est belle, la sienne à elle, qui s’accorde avec la sienne à lui à ce moment-là et leur duo qui est une fleur au milieu de ces tracas secoués de sons de trains traversant la Russie. Parlent-ils de gens qu’ils connaissent ? Se revoient-ils pour la première fois depuis de longues années – je n’ai pas fait attention et ne sais pas s’ils étaient arrivés ensemble ?

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Photo Andrea Addante

M*, là-haut sur sa couchette au premier étage. Je suis en bas, la tête contre la porte qui ouvre souvent (: les gens ne dorment pas tous dans les autres alcôves de ce long wagon) vers les toilettes et la cabine de la gardienne du wagon (la concierge ferroviaire ? L’équipière du dortoir roulant ?) et le bruit, le passage m’empêchent de dormir et eux-là qui parlent, bien qu’ils ne dérangent personne  pas même moi. Elle devrait plutôt me bercer, sa voix, et ses rires me dire que la vie est belle – sont-ils parents ? Ils ne ressemblent pas, pourtant je vois des proches autour d’eux, qu’ils évoquent, toute une généalogie mais que vont-ils faire alors à Moscou ? – c’est une capitale, tous les Russes ont peut-être affaire dans la ville. Parlent-ils du passé ? Celui qui était caché derrière le Rideau de Fer et que nous ne connaissons que dans les films ? Se souvient-elle, elle, de l’époque communiste ou lui raconte-t-il Staline, Brejnev et la suite, l’implosion, la fin de 1917 ? De quoi est-ce qu’ils parlent dans cette langue étrangère et locale ?

Se souvenir de cette impression, de tous les éléments, que les voix ne prennent sens que par l’incongruité de la conversation – les acteurs – le lieux – le moment, et retranscris ceci un jour que tu voudras faire de la science-fiction et qu’il faudra que tu évoques une conversation étonnante dans un vaisseau qui fend le vide au milieu de rien, car c’est exactement ça que tu ressens, avant même d’arriver à Moscou et d’être ravi par la diversité des visages et des corps, la moitié du monde a rendez-vous ici, te dis-tu, des grandes blondes de la frontière ukrainienne aux Mongols, du Kamtchatka en passant par tous les -stan que tu peux imaginer.

Tu te souviens de cet azéri à Saint-Pétersbourg qui a laissé femme et enfants dans son pays, qui le soir ne savait pas où il dormirait le lendemain puisque l’hôtel fermait avec préavis de 24h seulement et qui le matin-même vous avait fait gouter son gingembre en décoction. Tu te souviens de l’impression que la vie de cet homme t’avait laissée, et tu te disais que le Gambit des étoiles, c’est lui !

Rappelle-toi de partir visiter Astrakhan comme tu voulais le faire, lorsque tu voudras parler d’astroports lointains dans des galaxies. Va voir sur place si ceci est réel :

Vérifier sur place que ceci est réel…

Écris donc de la science-fiction plongé dans la géographie en marge de l’Histoire. Ne dis pas d’autres mondes, n’essaye même pas puisque tu sais qu’en plus d’être inutile c’est toujours vain, dis que le monde est autre infiniment autre, donne-leur à voir l’exotisme – tu tiendras ton sujet. Les peuples de transhumains fermant leurs frontières (au nom de la pureté de l’Humanité), aux cyborgs résolus à ne pas se laisser crever dans les zones menacées par le grand refroidissement du monde, les vaisseaux qui partent pour coloniser des exoplanètes, les guerres nucléaires déroulées dans l’invisible du subatomique, quoique tu arraches à cette réalité, ce sera toujours moins étonnant que la linguistique, que le tableau de Mendeleïev, que ces lacs en guenilles à quelques kilomètres du spatioport classé rang B, d’Astrakhan.

Bande originale de la bulle : Final Fantasy (Owen Pallett), “Many Lives”

Photo : “The Buzludzha (Бузлуджа) Dome” (Shipka, Bulgaria – oui, bon, Russie, Bulgarie, Roumanie, Turkménistan, pareil non ?) par PROKamrenB Photography

(PdB) Écrit par :