Nuances de nuages

G*, aujourd’hui c’est à toi que j’ai envie d’écrire. Pas la G* maman que j’ai revue lorsque nous avions passé la trentaine, mais cette G* de 17 ans que j’ai connue au lycée et qui était aussi belle que toi ; peut-être es-tu plus belle qu’elle, même, maintenant que tu as appris quelques techniques de femme pour mettre en valeur tes atouts et puis tu as su garder cette fraicheur de la jeunesse – ton rire inimitable et tonitruant dont tu ne dois jamais nous priver, ce serait un silence trop cruel – tout en rajoutant à la panoplie de la beauté quelques débuts de rides qui te donnent un air plus mûr.

Je suis dans un avion, un jour à remonter les heures entre Paris et Montréal où ma voisine de devant et moi-même regardons régulièrement les nuages qui se trouvent sous notre hublot respectif. Ne me demande rien sur Montréal, ce n’est qu’une étape imposée, ma route continuera encore. Demande-moi plutôt de te parler de cette jeune fille qui regarde avec moi et je te dirais alors qu’elle a un joli profil, un petit nez légèrement arqué et que je devine fin, des yeux dont l’océan s’inspire de la couleur, dont les cils sont si longs qu’ils semblent s’y tremper pour le peindre (ceci expliquerait cela) et une peau blanche et sage qui joue le contraste avec sa chevelure brune et folle. Il me semble que nous avons tous les deux envie de nous baigner, de sauter par dessus le hublot, elle lit le Canard Enchainé et doit s’intéresser à la politique comme nous alors lorsque nous apprenions un métier de citoyen qui m’aura personnellement vite lassé après quelque temps passé à jouer dans un parti politique. Il y a dans ses yeux le brillant qu’il y avait dans les tiens – il y est toujours, d’ailleurs, mais je le retrouve, naïf et doux, dans les siens, à l’aube de cette vie où j’aurais dû te suivre lorsque tu partis à London 1 et que je n’eus jamais l’audace de quitter celle que je devais quitter pour te rejoindre et vivre notre créativité sagement inconsciente sous la protection de tes rires. Peut-être aurais-je fini par me séparer de cette bourgeoise de gauche que tu es devenue, celle qui ne m’a pas plu les deux fois où nos routes ont eu un carrefour commun, trop sûre d’être membre du Parti du Bien, un rien arrogante, même si nous nous sommes retrouvés sur la même place, un soir où nous fûmes Charlie spontanément, avec des larmes dans les yeux et l’horreur aux tripes, la seule fois où nous avions une chance de nous retrouver, idiotement dans la rue, à ne servir à rien d’autre qu’au symbole, mais nous dire que nous avons été là. Peut-être. Tes deux enfants seraient aussi les miens. Nous leur aurions appris à être les meilleurs de nous deux, autant dans ce que nous avons de totalement confondu que de distinct. Je continue à penser qu’ils auraient tout eu pour être des enfants géniaux.

La jeune fille est toujours devant moi. Je l’ai vue de face et je préférais son profil ; tu étais plus belle qu’elle. Et rassure-toi, je ne vais pas tenter de la séduire. Je n’ai pas l’âge de le faire, et, comme je te l’ai dit, je ne passerai à l’aéroport de Montréal que le temps d’un rebond vers ailleurs. Je n’ai d’ailleurs pas traqué la voyageuse solitaire dans le hall d’embarquement en espérant me retrouver à côté d’elle dans l’avion. Je serai à l’affût des femmes dans le prochain hall, avant d’aller vers ma destination finale, c’est là qu’il y aura des rencontres possibles – pas que des femmes, d’ailleurs –, des numéros de téléphone à prendre, des gens à revoir des jours et des kilomètres plus loin et qui sait ?, ne jamais les quitter durant tout ce qu’il nous reste de vie. Comme toi que je revois de temps en temps depuis vingt ans et que je n’ai jamais fait que croiser.

Je n’ai pas envie d’inviter un jour cette jeune fille à peine adulte à dîner pour qu’elle me raconte qui elle est. Elle est sans doute intéressante. Mais toi, j’aimerais que tu me racontes le monde avec tes yeux, j’aimerais voler quelques éclats de rire de ta bouche, pour me réchauffer à certains hivers, j’aimerais que tu laisses une fois tes poses de bourgeoise bohème et je te promets que je saurais briser l’image de râleur de ‘droite’2 que tu dois avoir de moi, je te montrerai que l’idéaliste de 17 ans vit encore en moi, que les rides et les cheveux blancs n’ont pas su recouvrir. L’âge, sans doute, commence à se faire sentir et il me semble que nous n’aurons plus des milliers d’occasions de nous revoir vraiment (non plus comme à l’adolescence où nous avions tellement de temps devant nous que nous pouvions toujours remettre à plus tard), avec cette urgence des potentielles dernières fois.

Alors, m’accorderas-tu un repas où tu m’offrirais tout ceci ?, où je parlerais en toute franchise à celle que nos camarades de classe pensaient être ma promise, savoir de quelle couleur tu peins les océans, entendre tes rires et protéger ceux-ci à jamais qui auraient été de nous et pour nous, avant que je ne quitte la ville où nous nous sommes connus, où je te voyais rarement avant que le temps nous sépare peut-être définitivement…

20151201_13245620151201_13304820151201_14144620151201_17094520151201_17265620151201_1839291er décembre 2015. Pendant le vol AC 871 d’Air Canada entre Paris et Montréal.

  1. C’était là, London, qu’aurait été notre manège à nous, la plus belle des choses à ne pas faire dans notre vie, notre grande bêtise, si nous avions deux vies…

  2. Je suppose que tu te trompes en me classant à ‘droite’ pour ne pas être de ‘gauche’, et je te promets que je n’essayerais même pas de te faire comprendre que cette dichotomie est vide de sens.
(PdB) Écrit par :