« On est en train de devenir idiots et féroces »

olivier-rolin-tigre-en-papier[Le bord de mer], ça étincelle, ça éblouit, il y a des ombres qui naviguent là-dessus, sous les nuages… C’est couleur d’huître et puis d’un seul coup couleur de papier d’alu. Comment est-ce qu’on a pu se passer de ça ? Ça me donne envie de chanter, dit-il. Là, je suis sidéré. Je ne reconnais pas dans ses propos le langage des « larges masses ». Les larges masses n’en ont rien branler (croit-on), de la beauté de la mer. N’oublie pas de nous ramener des photos, lui dis-je, sarcastique. Envoie des cartes postales à Gédéon, ça lui fera plaisir. Mais il continue, sur son ton d’illuminé. Ça l’apaise, soi-disant. Il aime regarder les nuages, les oiseaux de mer, si élégants, si gracieux. Des conneries comme ça. Élégance ! Grâce ! Je rêve. Ce sont des mots qu’on à oubliés, si on les a jamais connus. Est-ce que les grévistes de l’usine Atofram se souciaient d’élégance ? L’élégance est une notion décadente, typiquement. Ecoute, lui dis-je : la mer est un outil de travail pour les pêcheurs et les marins, et un champ de rivalité stratégique pour les impérialistes. Point. Redescends sur terre. J’y suis, sur Terre, me répond-il. (…) C’est toi qui n’es pas sur Terre. On ne sait plus rien sentir. On est en train de devenir idiots et féroces. On n’aime plus. On n’aime plus… là, une chose si énorme, je pense qu’on l’a drogué. Ou qu’il s’est lui-même drogué, à vrai dire. Qu’est-ce que tu as pris ? je lui demande. Deux bouteilles de sancerre et pas mal de pétards, avec Béatrice. Parce que je suis avec elle, vous l’aviez compris ? Elle est belle aussi. Elle m’apaise aussi. Enfin, m’apaiser, ce n’est peut-être pas le mot, mais… Ecoute, je ne te demande pas de me dire ce qu’elle te fait. Je te demande de revenir. Et ils sont revenus. J’en avais référé à Gédéon. C’était la règle, mais c’était quand même moche. Je m’en suis longtemps voulu d’avoir fait ça. Gédéon l’avait mal pris. Il fallait lutter contre le style de vie relâché, etc. L’ingéniosité de n’importe quel crétin suffit à l’instruction d’un procès politique, et Gédéon était tout sauf ça, crétin. Les chefs d’accusation, c’est ce qui manque le moins. Là où la barbe est obligatoire, les têtes glabres passent sous la hache. On n’avait qu’à se baisser pour trouver des cailloux pour la lapidation. On leur a fait un procès, on les a séparés. C’était l’histoire [du couple de lycéens] qui recommençait. Elle, prétendument, nous défendant tous, ne pouvait être liée à personne en particulier. La vérité bien sûr c’est qu’on voulait tous se la garder comme objet imaginaire de notre désir. Il fallait qu’elle reste dans l’indivision. Reine des abeilles. Et puis, ils donnaient le mauvais exemple d’une liberté joyeuse, insouciante — insouciante des autres, dirait-on. J’ai collaboré à cette saloperie. On est tous un jour ou l’autre Judas. (pp. 202-203)

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