Santiago du Chili, deux villes horribles

Santiago du Chili, la capitale chilienne devient une ville de plus en plus invivable. Certes, le vélo se développe assez avec des pistes cyclables qui apparaissent1 mais l’architecture se dégrade. Les bâtiments de plus de 20 étages poussent partout, les uns collés aux autres, remplis de pauvres gens qui doivent vivre dans ces ghettos verticaux où on partage toute sa vie avec ses voisins, faute d’avoir des murs décents. De grandes vagues d’immigration préparent le chaos de demain. Pour le moment, Chiliens et migrants sud-américains ou haïtiens trouvent du travail, mais il suffirait d’une bonne crise pour que la situation devienne explosive. C’est d’autant plus rageant de voir que les Chiliens reproduisent le même schéma que les Français depuis les années 1970, que les mêmes gens ‘ouverts’ et ‘généreux’ ne comprennent pas le piège, qui croient qu’il faut faire venir ces nouveaux esclaves du capitalisme2 pour leur rendre service, alors qu’on ne fait que déplacer leur misère, et qu’ils viennent fragiliser socialement les pauvres locaux. Avant qu’on explique aux autochtones que les nouveaux arrivants sont leurs ennemis – on trouvera bien quelques paumés pour faire des attentats si on leur fournit la bombe – et qu’on pousse les pauvres à s’entre-déchirer, remplissant eux-mêmes les poubelles que les riches n’ont même pas à remplir eux-mêmes, une fois que les uns et les autres ont servi, qu’ils deviennent non seulement inutiles mais nuisibles à la Terre à cause de leur consommation en ressources.

C’est aussi triste de voir cette ville devenir laide. La publicité envahit tous les espaces. Ce sont désormais d’immenses toiles qui recouvrent des façades entières, au mépris des gens qui vivent derrière. Les abris-bus ne sont plus seulement tapissés d’affiches publicitaires, mais désormais ce sont des écrans qui essayent d’attirer l’œil du potentiel client, comme de vieilles catins racoleuses, voire, ici ou là le bruit se rajoute à l’image en mouvement afin que nulle ne puisse y échapper.

Face à tout cela, les Chiliens sont d’une passivité désolante, on les maintient dans l’esclavage par la dette, on les abrutit par les media, je n’ai pas vu l’once d’une rébellion populaire3. Moi-même je n’ai pas le réseau pour organiser quelque chose de l’ordre de l’autodéfense artistique. J’enrage alors pour rien, heurté par la non-réaction des autres, blessé par la mienne.

Cette laideur généralisée n’est pas seulement l’apanage des quartiers pauvres, mais aussi des quartiers riches qui ressemblent à des villes nord-américaines, avec leurs petits quartiers sans âmes, le supermarché lyophilisé, le cinéma où on déverse des films crétins pour obèses idiots, à en donner d’envie d’acheter une arme et réaliser un acte « surréaliste » en allant tirer au hasard dans la foule, comme ça, pour rien, puisque tous ces zombis se ressemblent et aucun ne manquera à la planète, qui allait au boulot, baisait le vendredi et regardait la télé avant de recommencer la séquence.

Les établissements de prostitutions, ou de quasi-prostitutions où des étudiantes payent leurs études en se trémoussant pendant qu’elles servent leur café à des vieux bourgeois qui s’ennuient, pullulent. La ville communiste est une ville de peur et d’espions, la ville libérale est une ville de putes qui essayent de s’élever à un niveau plus acceptable de putasserie, et encore, je soupçonne les putes en chef de n’être que des êtres sales et humiliés qui n’ont que l’humiliation des autres comme “récompense”4 des saloperies qu’ils endurent.

J’ai essayé de m’intéresser au football, surtout que le Chili a un club Palestinien assez militant, ce qui permet de suivre cette équipe en ayant l’impression de voir un peu plus que du sport, mais moins qu’un parti politique. Mais là encore les marques sont omniprésentes : maillots sapins de Noël, retransmissions télévisées saturées de logo, retransmissions radios où le présentateur insère une publicité à ses commentaires toutes les minutes en moyenne, matchs à midi pour éviter que les pauvres alcoolisés se frappent entre eux. J’ai laissé tomber, alors que, pour moi qui aime le football, c’eût été un moyen de socialisation me coupant un peu de la France.

Et puis caméras partout, paix nulle part, qui font peser une menace permanente et invisible, mais ne servent jamais quand on pense à les utiliser pour de justes causes.

Santiago est aussi une ville qui se sépare en deux, avec des riches qui fuient vers l’Est (côté Cordillera) et qui laissent les pauvres Chiliens et les pauvres migrants mijoter à l’Ouest, côté Océan. Même l’ancien centre-ville se paupérise bien que la Moneda, l’Elysée chilienne, y soit encore ; mais jusqu’à quand ? Les gueux s’installent aux portes du Palais, on déclenchera quelques émeutes et le président-PDG ira se réfugier dans les quartiers protégés.

Le maigre patrimoine architectural vieux de deux siècles seulement, survit un peu. Quelques bâtiments sont rénovés, beaucoup partent en ruine. Il ne serait pas désagréable, éventuellement, de vivre dans un quartier populaire, historique, comme le Barrio Yungay où il y a moyen de trouver de vieilles maisons aux grands étages, et qui ont un peu d’âme. Mais les clients qui ont assez d’argent pour se payer des objets rares et couteux, ou de l’art, ne se déplaceront jamais là-bas, persuadés que passée une frontière invisible, les gens de l’Ouest les tueront.5

Alors on se sépare. On place des concierges et des vigiles partout. Il faut montrer son identité pour entrer dans des quartiers fermés. Monter dans un immeuble. Les rues se cloisonnent. A quand le mur qui séparera la ville ?

Deux villes se distinguent donc. Les pauvres s’étalent et prennent tout ce qu’il y a de plat. Les riches les ignorent en s’enfuyant dans les hauteurs.

Nous autres bobos et membres de la classe moyenne qui pouvions aller d’un monde à l’autre en nous sentant nulle part chez nous, mais impressionnés ni par les uns ni par les autres, il nous faudra choisir notre camp. Celui des maîtres odieux et ennuyeux, ou celui des esclaves sales et bêtes. Je n’ai aucune envie de vivre à l’Est, l’Ouest sera sans doute invivable lorsqu’ils déclencheront la guerre civile dont ils placent doucement les jalons, comme on dispose des barriques de poudre en préparation du grand feu d’artifice… on dirait la Guerre Froide, non ? Dans quel camp sera l’armée ? Que sera-t-il de nous ?

Photo d’entête : “Santiago Chile City Panorama” par SCFiasco

Notes

  1. Pas toujours rationnellement, un peu là où on peut, mais la dynamique est enclenchée et le paradigme du tout voiture est abandonné… trente ans après ce que j’ai connu à Strasbourg puis dans le reste de la France…
  2. Cette « armée de réserve du capitalisme », comme l’appelait Karl Marx.
  3. Je veux dire par « populaire », l’homme de la rue, l’homme commun, pas le fanatique politisé (et souvent casseur) qui croit que le communisme le rendrait plus heureux et qui croit qu’il représente plus que lui-même et ses sept copains dont deux qui fomentent déjà une scission idéologique.
  4. Comme si avilir plus bas que soi était un remède, quand il faudrait s’aider l’un à l’autre à se libérer, mais comment ?
  5. Les vols sont fréquents, cela arrivera bien un jour…
(PdB) Écrit par :