Si Dieu existe, il nous veut debout

Nous étions en train de chanter dans l’église, à célébrer le mariage sans frontières de nos amis.

Vous – petite, visage diaphane, nez fin et pointu, cheveux bruns fournis et un peu fous, mais coiffés avec une frange qui, chose rare, ne vous enlaidissait pas – étiez à genoux, à prier à côté de nous – j’ai vite compris que vous ne faisiez pas partie de notre groupe mais que vous étiez là comme membre de l’Eglise catholique. Qu’importe que vous ne soyez pas invitée, Jésus a dit que ce qui nourrit peut se multiplier à l’infini, que la joie n’est pas radine, on ne compte pas les rayons de lumière et Zachée doit toujours être convié à ce genre de fête. Ce qui me troublait c’est que vous soyez aussi près du sol et si vous n’aviez pas été à deux personnes de moi, sans doute vous aurais-je chuchoté à l’oreille que si Dieu existe, sans doute il nous préfère debout. Regardant les clefs de voûte peintes en bleu dans cette église jaune et haute, en haut, toujours vers en haut, les visages brillants d’émotion de l’assistance, la joie vibrante mêlée à la solennité de cet instant de promesses, je vous aurais montré Dieu du doigt, dans cette architecture qui capture l’espace et le fait grand1, dans la musique qui nous transperçait et déliait en nous des nœuds comme on ouvre un cadeau, dans ces serments scellés de deux anneaux au confluent des « oui » de tous ordres, levez-vous madame et regardez comme l’existence débordant alors d’être voulait voir combien nos cœurs étaient capables d’en recevoir !

Je vous ai revue le lendemain, par hasard, apparition théophanique, debout mais immobile sur le théâtre social de la ville, loin de tout théâtre, pourtant, et apparemment étrangère aux parades qui se livrent en cet endroit les jours de soleil, nichée dans un manteau, appuyée sur votre parapluie et le regard enfoncé dans le vide. Moi je n’étais plus très frais après une belle nuit presque blanche et de fête (Dieu encore !) et je mangeais avec fainéantise une part de pizza dans les rues rarement mouillées, avant d’aller voir pour une innombrable fois, Blade Runner, lui aussi sous la pluie. J’ai dû passer à deux mètres de vous, tout au plus. Votre regard n’était pourtant pas occupé à quelque chose de terrestre, vous auriez pu le poser sur moi,  juste y glisser, ne serait-ce que pour vous apercevoir qu’un objet vivant approchait de vous, mais vous semblez ne pas m’avoir vu. Où étiez-vous ?

Je n’ai pas osé venir vous sortir de cette rêverie dans laquelle vous sembliez être vraiment alors que votre corps était posé là, parce qu’il faut bien être quelque part même lorsqu’on est en dehors du monde.

Avec un œil trainant par derrière, je vous ai vu marcher dans ma direction. Je ralentissais le pas et essayais de terminer au plus vite mon repas nomade pour n’avoir plus de nourriture ni en main ni en bouche pendant que vous me rejoindriez et que je vous parlerais. Que faisiez-vous à 21h36 sur cette allée, un 18 septembre 2015 pluvieux ?

Vous aviez faim en tout cas, puisque me retournant pour me diriger vers le cinéma à la fin de cette balade comestive, je vous retrouvais au bord du stand de pizza vers où converge la plupart des mangeurs pressés ou paresseux de la ville, au bord c’est-à-dire qu’on ne savait pas vraiment si vous étiez là pour être au chaud, si vous observiez comment les gens faisaient avant de les imiter ensuite, ou si vous vous étiez posée là pour que votre présence-absence fût moins visible puisqu’en marge de petites troupes éphémères où personne n’aurait fait attention à vous, pas même les vendeurs, étant donné que, petite et muette, vous ne preniez pas de place et qu’ils auraient bien accepté que vous occupiez cet espace de la rue sans rien commander, dans la proximité de la chaleur des fourneaux et des odeurs de nourriture.

C’est là que je vous ai perdue. Je n’allais tout de même pas m’obliger à aller prendre une deuxième part de pizza pour vous croiser et trouver le bon moment de vous parler, peut-être même de partager notre repas ensemble dans la rue, au hasard, au milieu des magasins fermés et des gens qui filaient droit pour arriver à destination.
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Aurais-je dû vous inviter à venir voir le ‘final cut‘ du chef d’œuvre de Ridley Scott sur une formidable idée originale de Philip K. Dick ? Auriez-vous apprécié le fait que la Créature revienne sur Terre pour retrouver son Créateur, l’embrasse et tue le Père, ces machines très humaines et ces humains aux corps déglingués, puis ce combat menant le méchil et le gentant, dans une ascension christique2 jusqu’au toit de la rédemption, du pardon, la prise de conscience que le justicier s’est peut-être trompé de cible, cet oiseau Saint-Esprit qui est libéré et ce corps de replicant à genoux sous la pluie, mortifié et décédé – vous, la veille ?

J’ai voulu vous poser la question. J’ai voulu savoir si vous seriez encore là, fantôme assigné à ne hanter qu’un petit périmètre de la ville.
Non.
Bien sûr que non, vous n’étiez plus là. Du moins plus visible. Il y a avait à votre place ou presque, ce jeune homme un rien BCBG un rien racaille et elle à ses côtés, blonde et d’une beauté étrange en pointillés entre plusieurs défauts identifiables sur son visage. Ils marchaient très prêts l’un comme l’autre, leur corps s’aspirant déjà bien qu’ils ne se touchassent pas encore, je regardai l’absence à votre place (possession éphémère qui s’effacerait le lendemain sous les passages nombreux des citadins) et quand je me retournai leurs mains s’étaient jointes et ils marchaient encore plus ensemble qu’avant, déjà un peu l’un dans l’autre dans la nuit de leur premier accouplement. Et j’aurais voulu vous montrer du doigt leurs mains : Dieu toujours, qui se niche au creux de leurs paumes collées !

Non, décidément, Madame, si Dieu existe il nous veut debout, heureux sous la pluie, gambadant au mépris des gouttes, il nous a donné l’art, l’attrait des corps, l’empathie, les sens, la mort et la vie qui dansent ensemble, même demain lorsque nous ne serons plus si humains, lorsque nous volerons, lorsque nous nous retrouverons à coloniser ensemble bien des off-worlds comme des oiseaux Saint-Esprit à notre tour, des dieux-machines, des fous errants, mais à regarder en haut, toujours en haut des clefs de voute d’amour peintes en Soleil ou en Lune dans le ciel. Et debout, Madame. Résolument.

Photo : “Stand in the Rain” par Alyssa L. Miller.

  1. Alors que sans toit il est juste immense et on ne le voit plus []
  2. Comment avais-je pu rater ce symbole du clou enfoncé par le Nexus 6 dans sa propre main déjà sclérosée ? []