Te dire que j’aimerais te lire

Tu sais, tu peux avoir cru que je me moquais de toi et des milieux alternatifs dans lesquels tu as choisi d’évoluer.

Certes, les touristes spirituels qui essayent des choses tous les six mois, pourvu que ce soit nouveau, exotique et sans effort (même si ce sont des vieux trucs reconditionnés sous un nouvel emballage), sont risibles.
Certes, les adeptes d’une sexualité débridée avec le cul des mouches, qui vous expliiiiiiquent que tout va changer, qu’on est dans un nouveau paradiiiiigme ou à une époque charnièèèère, et que la révolution véritablement émancipatrice, biodisruptive et (néologismes pompeux à foison), a commencé parce qu’on a réussi, cinquante ans après la vague de contestation de 68, vingt après l’altermondialisme, les révolutions colorées, les indigné-e-s et tous ces trucs rigolos qui amusent la société du spectacle, parce qu’on a réussi, donc, à organiser une kermesse, sont d’une grandiloquence et d’une absence de recul historique agaçants.
Certes, souvent, dès qu’on va dans une direction de bon sens, notamment dans l’écologie, il y a toujours un fasciste pour récupérer l’idée, la faire entrer de force dans une lecture du monde outrancière et vous expliquer qu’il faut exécuter 90% de l’humanité, que la Terre se dérègle (c’est scientifiiiiique !) à cause de cette petite chose qu’est l’Homme, qu’il faut lapider les femmes qui portent de la fourrure et les hommes qui tuent les petits de la poule en mangeant des oeufs, qui commencent à excommunier – dans un délire de purisme sublime et doués d’une logique acérée – tous ceux qui n’ont pas lu le Mao de l’époque. Et ces gens vous font regarder d’un œil suspicieux l’idée même d’écologie, au moment même où vous disiez simplement  qu’on peut aussi se déplacer à vélo pour être plus en forme et moins gros.
Certes, une certaine expérience des associations, des partis politiques et des religions cumulés à une curiosité qui me poussent à soulever les cailloux pour voir le monde qui grouille derrière, plus, avouons, un vrai plaisir d’être seul et entouré de textes que je peux ouvrir et fermer quand je le veux, tout ça me rend sceptique face à plein d’organisations sociales, où je me demande à chaque fois qui est là juste pour draguer, qui est là sincèrement et va finir par être ruiné, baisé et manipulé.

MAIS.

Les quelques mois que j’ai passés à A*, la dernière fois que j’y ai vécu, je n’ai pu aller que dans un bar associatif et je me sentais bien dans ce milieu, même si je ne partageais pas tout ce qui s’y disait ou pensait.
Après la télévision, j’ai fuit tous les réseaux sociaux et vomi cette société du spectacle, étant de plus en plus tenté par un retour à la terre et loin de l’Histoire, sans toutefois vouloir être à la marge de celle-ci puisqu’elle vous rappelle toujours à elle et vous extermine si vous n’êtes pas préparé à combattre les puissants, qui ne vous garderont même pas comme réserve protégée au cas où leur modèle ferait fausse route.1
Surtout, je cherche à revenir dans ma terre natale et je dois retrouver du travail pour financer des recherches qui m’ont amené (et m’amèneront encore, assurément) où tu n’as pas idée (et moi non plus n’en avais pas idée) (et plus loin encore). Je consulte régulièrement des sites comme LinkedIn et vomis cette prose en franglais, où des experts de mes couilles débitent des âneries pitoyables avec l’impression d’avoir découvert l’eau chaude, où le pouvoir proto-fasciste s’affiche avec le sourire faux d’une publicité aseptisée et vide de sens.

ET.

Je pense souvent à toi et ton désir légitime d’échapper à ce monde faux et grotesque. Ne crois pas que je ne le comprenais pas.
Je me souviens souvent de cet élan fou que j’avais lorsque nous nous écrivions (une partie de moi n’en finit pas de vibrer à S*, en Argentine, ville à laquelle tu es attachée à jamais et où je t’écrivai alors comme en extase) et qui a terminé à ce que nous faisons l’amour la première fois que nous nous sommes vus, car l’essentiel était dit, même au milieu des silences et des incompréhensions, et je te désirais comme peu de fois j’ai désiré une femme, avec le plaisir réfréné de te lire régulièrement pendant des mois avant de faire corps avec toi, enfin. J’aimerais parfois te lire, tes inventions, ton humour, ta maturité, ton regard de femme qui n’a pas la niaiserie de bien d’autres, lorsque je suis ronchon et agacé de ce flot d’imbécilités, aussi différentes que convergentes, et qu’on peut lire dans la prose officielle et lénifiante des emplois publics comme dans la novlangue ridicule du monde de l’entreprise.

Alors voilà, plutôt que d’insulter des gens sur LinkedIn qui nous présentent un travail à la chaine comme un « super travail d’équipe », vidéo qui PROUVE que et d’ailleurs

trucmuch a dit blabla

#Motivator #MesCouillesMonCulMonEnvieDeDireDesGrosMots ; plutôt que de me moquer de gens sur Babelio qui prennent des niaiseries insultantes pour le lecteur tant elles sont nulles pour des chefs-d’œuvres, et parlent des chefs d’œuvres comme de la dernière glace qu’ils ont léchés, j’ai préféré œuvrer un peu pour la paix dans le monde en réfrénant ma colère, en mettant mon ironie dans mon carquois, pour t’écrire ce message qui n’a pour finalité, au fond, puisqu’il faut bien en venir au but, que de te demander, une nouvelle fois, où je peux te lire, de nouveau, enfin. Te lire me manque.

Photo d’entête : “2016-03-22_17-06-17_ILCE-6000_9271_DxO” par Miguel Discart

  1. Je reviens même au livre qui pèse, pue, jaunit et n’est pas citable en deux clics, qui seront figés quand Grand Frère aura résolu de tout réécrire et qui seront encore là lorsque l’électricité disparaîtra, coupée par Goldstein, évidemment.
(PdB) Écrit par :