The Diamond Sea de Sonic Youth et l’idée d’une littérature qui aurait pris au sérieux la mort de l’homme

Aujourd’hui je suis allé me balader tout de noir vêtu au milieu de la double blancheur où je voulais me perdre : celle du sol enneigé et du ciel monochrome et pâle qui semblait n’être qu’une extension immatérielle du premier. Je comptais écouter quelque chapitres d’un roman, mais n’avait pas la tête à ça. “The Diamond Sea” a retenu toute mon attention.

Je me souviens m’être engueulé avec un gars avec qui je devais rédiger un journal politique, il y a de cela quelques années – 1997, je pense ; ça date. Il voulait que je passe la fin du morceau pour mettre une autre chanson plus audible. Je résistai et lui imposai l’écoute jusqu’à la fin de la nappe sonore. J’ai cru un moment, en y repensant, que j’avais été ferme par snobisme, rejouant à mon tour le vieux sentiment d’appartenir à une élite avant-gardo-aristocratique face à la bourgeoisie ignorante qui a encore besoin de notes pour apprécier la musique. Mais je me rends compte que j’aime le morceau tel qu’il évolue et que, dès la 11ème minute, c’est même le passage que je préfère.

Je repensais aujourd’hui au hiatus que je vois (à tort ?) 1) chez le Michel Foucault des années 601, celui qui s’intéresse, d’une part, encore à la littérature qu’il définit comme une « écriture de soi » et, d’autre part, aux épistémès ; 2) dans l’essai – à mon sens raté – de Fernand Braudel, d’en finir avec l’histoire-bataille2. Ainsi, donc, après tout le blabla, voilà qu’on a besoin de Sade, Blanchot, Mallarmé ou Roussel chez Foucault ou du « roi et des ambassadeurs »3 chez Braudel ! Et donc la (potentielle) mort de l’homme, et avec lui clle auteur, la fin du temps court (cette écorce superficielle, cette « écume » !), l’éviction de l’individu : oubliés ? On n’arrive pas à trouver les régularités statistiques, la mer, les cycles économiques, les épistémès ou les nappes discursives suffisantes ? A la poubelle l’un des programmes les plus intéressants de cette décennie ?

Que les Marxistes soient des guignols qui ont toujours besoin de recréer ce qu’ils ont mis par terre, qui hypostasient les acteurs – maladie allemande exportée en masse par Marx : l’Etat, le Prolétariat, les Classes, mon Cul – et qu’ils les placent sur le théâtre imaginaire de leur Histoire fantasmée, bref qu’ils restent prisonniers de la narration et de l’histoire événementielle, ne fait sans doute plus trop débat4. Mais la génération des années 60, n’a-t-elle produit que des révolutions de papier, des bouffonneries-manifestes, dont elle n’a pas été à la hauteur, qui ont paru fleurir sur les barricades de Mai 68, se sont politisées dans les années 70 pour ne produire rien de plus que la révolution culturelle chinoise : un désastre et des ruines ? Qu’en est-il du Nouveau Roman et de Tel quel, aujourd’hui : n’était-ce qu’une impasse ?

Pourquoi la musique réussit-elle à faire ce que les mots sont incapables de réaliser, nous faisant aimer des nappes sonores inchantables et non-mémorisables – non-narratives ? Peut-il y avoir une littérature que je ne sais qualifier… pas post-moderne : le post-modernisme c’est fait, c’est récupérer des bribes et fragments du passé et faire du scrapbooking en prétendant dialoguer avec le génie parce qu’on a rajouté un vernis d’incompréhensible sur ce puzzle navrant, beau par instant grâce à l’aura des pièces dont il est composé. … comment on appelle la littérature sans histoire, sans sujet, intéresse-t-on un lecteur qui ne peut s’identifier à rien, qui n’a pas sa sempiternelle histoire d’amour comme fil rouge ? Alors que la musique est capable de créer cette esthétique-là alors qu’elle aussi a des notes avec qui composer. [Peut-on établir une équivalence entre notes et mots ? Ce n’est pas évident.]

Voilà à quoi je pensais aujourd’hui. J’étais bien, je n’existais plus, je n’avais plus de corps ou de sentiments, je me diluais comme petit point noir au milieu de deux grandes étendues blanches. Mes chaussures crissaient sous mon poids, seule preuve que je n’étais pas devenu un « témoin muet »5, un « personnage conceptuel »6 ou un fantôme moi aussi mais que le spectre de mon individualité survivait à tout ceci…

Analyse de “The Diamond Sea”

Jusqu’à 2:30 : Ancien Régime Discursif
2:25 – 4:35 : Génération 1966 (Benveniste, Foucault, Braudel…) / Révolution culturelle, remise en cause du vieille ordre narratif mais sans rupture
4:36 – 6:34 : Première tentative avortée car non conséquente de monde post-mort de l’auteur / de la mélodie
6:35 – 7:55 : régression et restauration de l’Ancien Régime
7:56 – 10:50 : chaos et période transitoire (une mélodie surnage)
10:51-fin : nouvel ordre des nappes discursives / sonores : l’auteur, l’histoire-bataille, la mélodie, ils sont tous morts et périmés comme les vieilles notions (le personnage, l’histoire, l’engagement, la forme et le contenu) dont traitait Robbe-Grillet en 19577

Photo d’entête : (Sans titre) de Richard P J Lambert

  1. Histoire de la folie à l’âge classique [1961], Les mots et les choses [1966] ou L’archéologie du savoir [1969] []
  2. Je pense notamment à son Histoire de la Méditerranée à l’époque de Philippe II, lorsqu’il publie un troisième tome à cette œuvre, comme si les deux premiers ne suffisaient pas, et sans qu’on ait l’impression qu’il faille avoir lu les deux premiers tomes pour comprendre le troisième. Ils deviennent dès lors, du point de vue du troisième, deux appendices intéressants mais déconnectés. Je ne suis même pas sûr que les deux premiers forment un tout. Or la révolution que promettait Braudel était qu’on ne puisse plus jamais lire de l’histoire-bataille sans avoir l’arrière-plan du temps moyen et que celui-ci était incompréhensible sans le temps long. C’est donc, à la lecture du troisième, raté. []
  3. Cf. RANCIERE Jacques, [1992] Les mots de l’histoire. Essai de poétique du savoir []
  4. Idem pour d’autres macro-bulshitteurs, style Keynes []
  5. RANCIERE, op. cit. []
  6. DELEUZE Gilles et GUATARRI Félix, [1991] Qu’est-ce que la philosophie ? []
  7. « Sur quelques notions périmées » dans Pour un nouveau roman. []