Ulysse après le massacre – Georges Hautner

Je n’ai jamais pu remercier la femme qui m’avait laissé Ulysse après le massacre de Georges Hautner, car le soir où nous devions nous revoir elle était partie, et je n’avais pas pensé à lui demander son numéro de téléphone (encore moins une adresse, quelle vieillerie !), étant sûr d’avoir d’autres occasions de le faire. Il ne m’a resté donc que ça d’elle, et le souvenir de ses cheveux légèrement roux éparpillés sur le blanc de la peau de ses épaules. Est-ce parce qu’au moment-même d’ouvrir sérieusement ce livre je ressentais la nostalgie qu’il est bon d’éprouver lorsqu’on entreprend de se lancer dans un road movie ? Toujours est-il que j’ai dévoré ces chants modernes de l’exil volontaire, quand plus rien de la nécessité pousse Ulysse loin d’Ithaque, autant que le livre m’a dévoré. Ma perdition je lui dois : qui dois-je remercier ? Une femme, Homère ou Hautner ? Les trois, sans doute. Et je me plais à penser, en tout bon narcissisme, qu’une lente conspiration attendait que germe le moment de détruire ma vie pour mon plus grand bonheur. Avant que je ne commence à parler de moi, voici donc l’incipit de ce livre que j’avais sur les bras comme l’enfant abandonné d’une liaison fugitive.

Chant XXII bis (Incipit)

Homère est un imbécile. Ce n’est d’ailleurs pas lui qui a écrit − ni les exploits des gentils nazis Européens contre les bougnoules, ni mon errance méditerranéenne − mais ses petits copains successifs, nègres les plus célèbres de l’histoire (avec ceux de Shakespeare, sans doute). Oui, Homère était homosexuel, comme beaucoup de grands créateurs, et je ne peux m’empêcher de penser que c’est justement grâce à leur anormalité que ces gens sont aussi créatifs. Les gens normaux sont des gens chiants, on n’écrit rien sur eux, sinon que ce « sont des gens chiants » et on les laisse dans leur routine déprimante peuplés de week-ends et de fades plaisirs rituels ; on s’intéresse plutôt aux fous. J’aurais tendance à vous dire que c’est pour ça que je me suis permis d’écrire mon histoire, parce que je serais plus intéressant que la plupart de vos contemporains.

Donc les écrivains homosexuels plus connus sous le pseudo de « Homère » sont des imbéciles car en  vérité on s’ennuyait fermement à Ithaque. Pénélope ne m’avait pas attendu. Quelques jours après mon retour, je compris peu à peu que j’étais cocu de toute part, mais ce n’est pas pour ça que j’en ai voulu à ma femme. 1) Elle n’était pas sûre que je rentre un jour ; 2) Il y avait de forte chance que j’aie goûté à d’autres corps que le sien et il n’y avait pas de raison qu’elle n’ait pas les mêmes droits (enfin si, il y avait des raisons : en tant que mâle, mes enfants adultères je peux les disséminer partout dans le bassin méditerranéen, alors que si le petit sorti du ventre de ma femme pendant que je suis absent a le nez du voisin, il est difficile d’aller lui conseiller, dès son âge de raison, d’aller se faire nourrir par son père biologique – être féministe est une chose mais expliquer le polyamour à des Grecs de ce que vous appelez le XIIe siècle avant  J.C., c’est autre chose ; 3) Une femme qui n’a pas fait l’amour pendant des années est un désastre tant physique que mental.

Si encore ses amants étaient de qualité, j’aurais pris plaisir à leur demander ce que préférait ma femme au lit, je les aurais remercié de leur dévouement, on aurait même pu devenir amis d’avoir partagé les mêmes sourires, mais ce n’était que balourds de province, des banquiers, des notaires, quelques avocats grandiloquents (comment Pénélope pouvait-elle faire pour être dupe de tout ce clinquant ?) – il va de soi que je vous parle d’Ithaque d’aujourd’hui, si vous attendiez des trirèmes, des aèdes et des coryphées pour vous payer un peu d’exotisme, soyez déçu tout de suite, vous ne direz pas que j’ai essayé de vous mentir après. Même elle avait changé. Elle avait épaissi. Elle baillait. Elle n’avait pas grand chose à raconter. Ses exploits en crochet n’éveillaient pas en moi beaucoup d’excitation. C’est un peu injuste, vous me direz, car elle s’est mise à tisser pour me rester fidèle − et l’ironie est qu’elle serait sans doute devenue fidèle à celui que la guerre puis le périple faisaient de moi, en devenant une jouisseuse sans scrupules, pas une trainée, mais une jouisseuse mystique, en quelque sorte… Or, il y avait maintenant un gouffre entre elle et moi.

Donc le poète et ses amants sont des imbéciles car je n’ai jamais tiré une seule flèche sur les prétendants. On s’est retrouvé au bar, et je leur ai dit tout le dégoût qu’ils m’inspiraient. Les plus intelligents m’écoutèrent et me répondirent en somme qu’ils n’y pouvaient rien ; les moins lucides tentèrent de me casser la gueule. Je me suis battu, donc, certes, mais de là à tuer de pauvres abrutis nécessaires au fonctionnement d’une société normale, c’était me prêter une bêtise dans laquelle je ne me reconnais pas. J’ai aussi dit à Pénélope qu’elle n’était pas obligée de jouer à ma femme le temps que je serai de passage dans l’île, et que moi-même je préférais découvrir les jeunes filles que j’avais laissées dans des bacs à sable et que je retrouvais femmes sur la plage de leur jeunesse, plutôt que de la retrouver, elle..

Seul Télémaque n’était pas encore tout à fait un imbécile, car il se souvenait du goût du voyage connu lorsqu’il s’en était allé me chercher jusqu’à Sparte (chant IV). C’est pourquoi je l’ai emmené.

Suivait ce chant le périple de ce père et de son fils, d’Ithaque jusqu’en Irak. A ce stade, Ulysse et Télémaque divergeaient à propos d’une nouvelle dont le lecteur ignorait tout, et Ulysse décidait de partir seul vers « l’Est » (lequel ? – il y en a partout des Ests sur une planète ronde – je garde le pléonasme pour au cas où) pendant que Télémaque, pris d’une fureur nihiliste décidait de lever une armée pour aller détruire l’Occident, « comme ça, pour occuper les cochons et s’occuper avec eux ». Révéler qu’à la fin Télémaque, débarqué à Marseille à la tête de son bateau fantôme, renonce à Poitiers d’envahir une capitale qui, à cause d’une crise économique sans précédent due à l’explosion d’une dette étatique contractée pendant des années et qui a poussé la France à la lisière d’une guerre nucléaire avec ses créanciers chinois, avait mis à sa tête un gouvernement d’extrême-droite (« les vers sont dans le fruit, on ne va tout de même pas se battre avec eux pour récupérer le peu qu’il reste à manger ! Rebroussons chemin, camarades, les Chinois sont les nouveaux ennemis »), est tout à fait indélicat. Mais on n’a pas dit que je n’avais pas le droit d’être un imbécile aussi !

PS : pour la petite histoire, et comme la question du massacre a été maintes fois soulevée, je reste persuadé que le “massacre” était le fait de rentrer à Ithaque plutôt que d’errer sans fin comme Ulysse aurait dû s’y résoudre.