Un con parmi d’autres

Scène typique. Je me retrouve devant deux Français rencontrés dans une soirée, qui me demandent ce que je fais au Chili. Je réponds. La discussion se focalise sur Allende et son œuvre, et comme enfin je m’exprime dans une langue dont je maitrise les nuances, les expressions et qui me permet un bon débit1, je dis ce que je pense en toute franchise. Non pas que je sois hypocrite face à des hispanophones, mais plus réservé, disons, de peur de faire un impair et de ne pas avoir assez de verbe pour le rectifier.

L’un est Français, jeune typique dans les expressions et la gestuelle (realityshowtisable en somme), look de gauche d’un alternatif très commun, qui nous ressort quelques fadaises du style « les Chiliens sont trop sympa, super solidères, jt dans un avion et au bout de 6 heures tout le monde éT ami avec tout le monde. » Et les gentils sauvages sont plus cools que les vilains occidentaux égoïstes, et c’est mieux ailleurs2… Ah !, le vieil exotisme épuisant de l’adolescence en fausse rupture avec une civilisation qu’il dénigre sourdement sans jamais être conséquent et à l’aune de fantasmes qui n’existent que dans sa vision partielle de touriste superficiel. Genre de mec qui nous créerait une pénurie de lait, si l’entartage de gens qui le méritent était généralisé.

L’autre est franco-chilienne trop muette et immobile pour qu’émane quoi que soit d’elle. Le premier m’écoute avec une gêne qu’il a du mal à contenir, lorsque l’autre me dévisage tout d’abord comme si j’étais un extraterrestre, puis avec attention et sérieux. Sa famille aurait été proche du MIR dans les années 70. Bien. Elle écoute ce que je dis, ne s’offusque pas de mes quelques formules un peu dures (même si de manière un tout petit peu habile je ne tape que de manière détournée sur Allende, enfin Vuskovic son premier ministre de l’économie, en critiquant sans ambages le keynésianisme de l’époque), semble comprendre mon point de vue même si elle ne le partage pas (ses yeux me le disent maintenant assez) et rebondit même lorsque je suis imprécis ou semble me contredire. Sur le coup c’est une interlocutrice de choix, parfaite, posée, attentive quoiqu’en désaccord, et j’espère qu’après coup elle ne sera pas happée par le manichéisme ambiant, ne faisant de moi qu’un type de droite, dans cette fausse dichotomie que nous devons combattre et dont nous ne devons jamais être dupe. C’est pour des gens comme elle que j’écris, outre le fait de pouvoir, enfin, avoir cette petite surface de liberté où je peux être vraiment moi-même.

Pendant ce temps l’autre trépigne. Ça l’emmerde ce que je dis, il a envie de réagir. Il avance quelque chose. De faux. J’essaye de le rectifier en lui coupant la parole et avant qu’il n’en enchaine une autre bêtise, juste pour dire, histoire que celle-ci ne poursuive pas sa carrière avec toutes les autres, sans vouloir repartir sur une mini-conférence. « Laisse-moi finir, ça fait quinze minutes que tu parles, j’ai bien le droit de parler ». Mais oui, OK, parle. Si on calcule le prorata des connaissances du sujet, soit mes 15 mois de lectures diverses et variées, mes quelques certitudes et des doutes que j’essaye encore de dissiper en faisant une belle collection de livres qui m’enrichissent autant qu’ils me ruinent, et toi tes quinze lignes du Monde diplomatique (voire de Libération, le fast-think du gauchisme français), j’ai bien le droit à quinze minutes et toi quinze secondes, mais bon, hopla, on est dans un régime dans lequel même un abruti aussi brillant que mes chaussettes après une journée de bons et loyaux services a autant de pouvoir de décision qu’un vieux sage, oui lâche-toi, exprime-toi spontanément, lâche le flot, sois créatif, sois cool, prends la pause, déblatère. Tout ça pour qu’il me lâche une pauvre déclaration de dégoût du néolibéralisme. Originale, justifiée, fine, s’entend, évidemment. Ben oui, OK, Ducon, mais là on était en 1973, Allende vit encore, je te parle de déroute économique, on se demandait si les frictions causées dans le processus révolutionnaire proviennent de causes externes, ou s’il faut au contraire considérer que c’était une donnée politique que l’Unité Populaire pouvait devancer et dont, donc, la gestion doit être imputée à son bilan. Puis le point d’orgue de la problématique était de savoir si Pinochet avait fait un acte héroïque en prenant le pouvoir pour éviter une guerre civile qui aurait été encore plus mortifère que la répression post-coup. Pas de libéralisme, pas de Chicago Boys, rien de tout cela encore, juste une révolution qui capote, comme toutes les autres. Et voilà l’autre histrion qui me répond par une contre-attaque puérile anachronique. Au bout de quelques minutes de généralités oiseuses, nous finissons quand même par tomber d’accord que le socialisme est (plus ou moins, au début lorsqu’il en reste encore produites par le capitalisme) capable de redistribuer les richesses, mais que seul le capitalisme est capable d’en créer à long terme, quitte à creuser des inégalités énormes entre les uns et les autres. J’essaye bien de lui faire remarquer que ces disparités sont souvent dues aux copinages politiques et que le capitalisme n’y est pour rien, mais non, bon, ne soyons pas trop ambitieux en ce soir…

Photo d’entête : “Idiot wind” par Jerry (Parchmankid)

  1. C’est bien de parler une langue semi-étrangère, ça vous met dans la peau d’un imbécile en vous faisant perdre plus de la moitié de votre vocabulaire, de votre capacité à vous exprimer… []
  2. La version djeun’s du « c’était mieux avant » conservateur ou aigri []