Un peu de mon œuvre

J’ai dormi chez eux, ce n’était pas prévu. On devait juste se revoir, recoller les morceaux, refaire un peu connaissance après toutes ces années où ils avaient été Parisiens et moi d’ici et d’ailleurs, nos chemins se séparant ainsi, faute de temps de leur part et parce que je ne me bats pas pour exister auprès des gens – je ne considère pas qu’on doive amitié ou amour ad vitam æternam à quelqu’un simplement parce qu’on les lui a donnés un jour, je sais qu’il faut rester digne d’intérêt pour les gens qui ont assez de qualités pour pouvoir choisir de qui ils s’entourent (et non prendre le tout-venant), certes il y a des relations qui n’ont pas besoin d’être alimentées pour rester forte et faire en sorte que les retrouvailles se passent comme si on s’était quitté hier, mais ces amitiés, pour fortes qu’elles fussent, n’étaient pas de celles-là. Ils avaient leur monde et je n’y jouais plus de rôle, c’est tout.

Lui et moi, on ne s’est jamais rencontrés. On était là, on devait avoir 3 ou 4 ans donc on ne se souvient pas de la première fois qu’on s’est vus. Dans nos souvenirs on a toujours été là l’un pour l’autre, nos parents fréquentaient le même lieu important pour eux : on avait le choix entre se taper dessus ou devenir amis et on a préféré devenir amis.

Elle est moi on s’est rencontrés, par contre. On se souvient du lieu, de la date, des circonstances exactes. Il y a eu un bout de vie durant lequel on n’existait pas l’un pour l’autre, ce qui ne nous empêchait pas de bien vivre – et un après, qui nous laisse penser qu’on vit tout de même un peu mieux maintenant.

Mais ces deux-là, ils se connaissent parce que je dormais chez l’un, la veille, et chez l’autre, le lendemain, lors d’un de mes passages sur Paris. Pour une étourderie je l’ai amenée de son 14ème arrondissement, dans son 18ème à lui. On devait rester une bière ; on y est resté une nuit. Et tout le reste, ils l’ont fait sans mon aide. Tout ce bonheur, ils l’ont construit à deux, ces deux enfants si beaux, c’est leur œuvre ; je me suis contenté d’avoir le bon goût de les avoir pour amis tous les deux en même temps et alors que, rétrospectivement, à leur mariage, je trouvai qu’il était évident que ces deux-là soient ensemble, je les ai réunis en toute innocence (et sans doute est-ce pour cela que ça a marché).

C’était dur de revenir à moi après ces moments passés à vivre au milieu d’eux, le lendemain de cette nuit non-planifiée. Comme, à côté de la leur, ma vie paraissait fade et triste, qui était encore dans le deuil d’un amour mort-né, moi qui avais trouvé la bonne, tellement la bonne qu’elle n’avait pas voulu de moi.

Dans ma morosité, je me disais que c’était ça que je devrais noter sur mon CV ou que je devrais clamer lorsque je me présenterai aux portes du Paradis, s’il existe :
— Qu’avez-vous fait sur Terre, Monsieur, pour pouvoir prétendre entrer en ces lieux ?
— J’ai écrit des choses dont certaines que je ne renie pas du tout, j’ai fait le moins de mal possible autour de moi, même si je n’ai pas toujours été à la hauteur lorsqu’il aurait fallu faire le bien.
(Moue dubitative)
— C’est maigre.
— Et j’ai réuni T* et M* en 2007, à un moment où l’un et l’autre se cherchaient sans le savoir, j’ai été leur petite abeille qui a transporté de quoi polliniser leur amour à distance !
(Saint-Pierre s’agenouille et appelle Jésus pour qu’il m’amène à Dieu) 

Sur Terre, quand je vois quelle alchimie ils ont su trouver entre eux, comment l’un a su apporter à l’autre de sorte que je retrouve un peu de l’un en l’autre, sans qu’ils ne cessent pour autant d’être ceux que j’ai connus séparément, ce nous qui flotte comme une clef de voûte d’amour au-dessus de leurs deux individualités, et les sourires de Sil*, notre entente mutuelle, ce tout petit bonhomme et moi, il me semble qu’une part de tout ça, une toute petite part, un petit éclat des rires du bambin (qui doit comprendre entre les regards que sans ma présence sur Terre, lui non plus n’aurait jamais été – nos vies se tiennent à un fil invisible), me revient un peu.
C’est ma petite contribution au bien sur ce monde.
Ma petite trace vivante.
Je n’y suis pour rien, je n’ai rien fait – mais je n’en suis pas peu fier, pourtant.
Je ne réfléchis pas. Je prends. C’est à moi. Le monde me le doit. A jamais et quoi qu’il arrive après.

Photo : “Flying bicycles” par Pietro Bellini

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