Un soir la Chine t’a appelé à elle

Tu partais rejoindre Sanlitun et ses hordes de touristes. Pour rejoindre le métro, il te fallait1 passer par le site olympique.

Tu croisas d’abord un groupe de joueurs d’une sorte grosse flute, concentrés dans un coin de cet espace pourtant  immense, sans doute pour y aller chacun de sa propre partition en noyant ses mélodies dans celles des autres : sans doute des débutants complexés, pensas-tu.

Cinquante mètres après, sur un banc au bord du petit lac, un vieil homme jouais sur son violoncelle à une corde (dont il faudra que tu apprennes le nom) une musique que tu qualifias “d’expérimentale”, aussi étrange en tout cas qu’intéressante, faite de sauts des graves dans les aigus, là dans la pénombre, trois personnes autour de lui l’écoutant en silence.

Puis reprenant ta marche, tu croisas un peu plus loin des couples dansants, s’exécutant avec grâce sur une sorte de valse très lente, digne et belle, qui t’évoqua d’autres danses que tu connaissais sans pourtant s’y résumer.

Il fallait pourtant y aller, tu avais d’éventuelles rencontres à faire à l’autre bout de la ville.

Tu ne pus cependant t’empêcher de t’arrêter devant cet autre vieux Chinois qui écrivait sur le sol des symboles peints à l’eau s’effaçant quelques minutes après avoir été tracés. Que disaient ces symboles mandarins éphémères que tu ne comprenais pas et que personne tout autour2 ne pouvait te traduire dans une des trois langues que tu sais parler ? Quel intérêt y avait-il à tracer tout ceci si cela devait se perdre ? Que lisaient les gens ?3

Tu n’en sus pas plus au moment de reprendre encore la route : l’heure passait et le métro de Pékin n’est pas très nocturne, puisqu’à 23h il laisse tout le monde dehors.

Or tu avais beau être pressé par ton moyen de locomotion, tu fis une pause devant ces femmes qui dansaient au milieu d’une foule dense de spectateurs, agitant leur drapeau un peu comme les gymnastes de GRS, mais en moins sportif, toute de belles robes rouges vêtues, dans des gestes hypnotiques.

Et tu t’es une fois de plus soustrait au charme de ces sirènes pour rejoindre, têtu, le but que tu t’étais fixé en sortant de chez toi.

Tu as donc pris le dernier métro. Tu es arrivé dans ce quartier semblable à tant d’autres dans d’autres capitales, éclairé de dizaines de bars où des locaux proposent aux gens de passage des ‘lady bars’, tu as été pour boire des bières et voir des visages sans yeux bridés. Et tu n’as trouvé personne au rendez-vous potentiel que tu croyais rejoindre. Tu n’as même pas bu une bière, tu as fait un petit tour triste en te disant que tu aurais mieux fait de rester là où tu avais tant de choses nouvelles à voir.

Ce n’est pas grave, te disais-tu dans le taxi du retour : tu habites juste à côté du site olympique, il te suffira d’y retourner d’autres soirs.

Cela fait un mois que ceci t’est arrivé. Tu as eu donc le temps d’y retourner même si tu sais maintenant que le site olympique est un détour. Tu as vu le bout de l’allée près du stade olympique que tu croyais sans fin : tu savais pourtant depuis Le grand Meaulnes qu’il ne faut pas retourner aux endroits qui t’ont d’abord paru imaginaires. Et bien avant, sur le chemin de ta course, ni ailleurs dans la zone, tu n’as jamais revu l’homme qui peignait l’instant, les femmes et leurs drapeaux se sont tenues cachées, l’homme qui jouait son étrange musique n’était plus là, et jamais tu ne vis autre chose que des karaokés rageants où tu ne reconnais que trop peu de symboles (quelle langue !) et des zumbas quotidiennes que tu croises à chaque coin de rue.

C’est ce soir-là que la Chine te tendait les bras, et toi tu ne rêvais que d’aller retrouver quelques réminiscences de l’Ouest que tu connais pourtant si bien. Certes tu voulais parler un peu dans ce pays où tu es désespérément analphabète, rencontrer du monde, tisser des lieux fussent avec des étrangers, et au final tu n’auras eu qu’un soir de rencontres ratées …ou la mise en bouche de ce que le pays te prépare pour le moment où tu seras prêt à la recevoir ?

  1. Tu appris plus tard que ce n’était pas le plus court chemin… []
  2. Enfin, tu n’as pas osé demander vu la faible probabilité de  la chose, mais qui sait ?, avec plus de culot… []
  3. Tu as revu ensuite cette pratique au Palais d’Eté []