Une rencontre ?

 

J’étais en train de courir, je suis passé au-dessus de toi et tu n’as pas bougé. Je me suis arrêté. T’ai regardé. Me suis penché sur toi. Et tu n’as pas bougé. Je t’ai même touché doucement, apparemment plus impressionné que toi par ce contact physique. Étonné moi-même par mon audace. Et tu n’as pas bougé. Je pourrais me relever, soulever ma lourde basket et t’écraser avec un petit craquement croustillant. Je pourrais même t’aplatir avec ma main. Et tu ne me salues même pas. Tu ne me fais aucune révérence. Tu ne m’offres pas non plus le plaisir d’avoir peur, de t’enfuir devant ma grandeur. Je suis un Dieu pour toi, petite chose. Qui suis-je pour toi ? Me sens-tu seulement ? Est-ce la nuit dans ta conscience, le brouillard sous la verdure de ta carapace ou vois-tu à travers moi ? Sais-tu que je suis là, que j’existe ? As-tu de quoi seulement percevoir que je souffle sur ta tête ? Comment s’appelle ton ‘visage’ avec ses deux antennes ? A quoi te servent-elles ? Pourquoi ne me dis-tu rien à moi qui suis ignorant et qui aimerais parler avec toi ?

Je me lève et tu n’as pas bougé.

Regardes-tu, pétrifié, le joggeur qui, au-dessus de nous, est en train de nous regarder ? Es-tu capable de le voir, lui, alors que je me crois si grand ?

Est-ce ta clairvoyance que je dois aller chercher un jour à Astrakhan ou quelque autre endroit dans les marges du monde ? Es-tu venu me rappeler que je dois me perdre avant d’espérer trouver quoi que ce soit ? Es-tu un messager ? Une clef ? Viens-tu du futur me dire de ne jamais passer par les lignes trop droites d’une certaine raison ? Dois-je monter en toi pour que tu m’amènes où je ne sais pas aller ?

Pourquoi ne me dis-tu rien ?

Y a-t-il une danse comme un langage qui me permettrait d’aller à toi ?

Suis-je puni d’une vie antérieure, pour ne pas être une femme et ne pas avoir en moi de quoi féconder aucune vérité ?

Tu m’enfermes dans ton mutisme. Je n’aurais donc d’autre choix que de repartir sur mes deux pieds, mes deux pieds qui courent, qui courent et ne te rejoignent pas. Courir, comme une danse monotone et rectiligne. Courir en demi, quart, huitième, seizième, trente-deuxième de Dieu ou sorti des qualifications de la divinité,  capable de fouler la terre, de la labourer, de la faire exploser, de la liquéfier, de l’envoyer dans l’espace et qui ne te comprend pas.

Epilogue

Elle arriva plus tard, celle qui eût été capable de lui montrer. Elle communique avec le petit messager de ce chemin — que quiconque n’a pas d’yeux le voie danser avec elle.