Voyager sur ses terres

C’est entre le bas de la Belgique et le haut de l’Alsace qui est aussi le Bas-Rhin, que vous discutez d’ouvrir un café-fleuriste avec ce couple charmant, lui à la barbe si rousse qui fait dialoguer des cartes bleues avec des logiciels et elle à la voix si douce et au rire si beau qui vend des fleurs sans connaître leur langage malheureusement, t’avoue-t-elle, et tu te dis, il ne faut pas le connaître il faut le réinventer, sans cesse le changer pour qu’il parle toujours de la surprise et de la beauté fragile de l’existence. Entre temps tu constates que l’idée a déjà été piquée – les gens sont vraiment des copieurs ! – mais qu’elle reste bonne malgré tout car quel dommage que les fleurs ne soient pas consommées sur place, chez le fleuriste, là où les clients ne profitent de cette ambiance si parfumée quelques minutes seulement lorsqu’ils vont faire leur achat, retirant du pot commun quelques plantes qu’ils vont réserver à leur femme. Non pas que tu penses comme Rousseau que tout homme qui cueille une fleur la vole à la vue de tous les autres, mais à l’aune d’une mentalité d’entrepreneur, tu te dis que les vertus de ces fleurs sont sous-exploitées avant leur achat. Dans un deuxième temps, il pourrait faire dialoguer les fleurs avec Windows et là les résultats pourraient devenir originaux, mais le trajet ne dure pas assez longtemps pour que le brevet puisse être déposé.

A Haguenau, tu visites un peu, le centre-ville, que tu trouves joli – mais tous les centre-villes sont jolis lorsqu’on ne s’y ennuie pas engoncé dans une petite ville morne et sans génie, où tu es pour la première fois de ta vie, qu’est-ce qu’on peut bien faire à Haguenau ? : on n’y va pas en vacances (trop près), on n’y va pas pour un colloque ou une réunion, à quoi sert cette zone de l’Est de la France sinon de cartilage entre Metz, Nancy, Strasbourg et Heidelberg ? C’est donc à Haguenau, son centre-ville, un petit restaurant, abrités comme des résistants sous le parasol et tous collés dans les zones non-inondées1, encore secs sous la pluie, à côté d’un couple de jeunes Parisiens venus passer leur permis de conduire de la dernière chance, avec qui tu envisages de réinventer la pornographie afin non seulement de renouveler un peu le genre en lui apportant de la fantaisie, de l’humour et des rebondissements scénaristiques, mais aussi de gagner plein de tune et de financer des œuvres érudites grâce à la frustration de jeunes hommes — tu imagines le logo sur le dos d’un livre savant : « cet ouvrage a été financé par de la pignole à 100% – 0% subvention », tu espères même que ce serait un livre d’un mystique chiite ou druze ou soufi ou n’importe quoi que tu rêves de voir traduit en français et dont le mode de financement pourrait faire enrager et les Universitaires et les Barbus en même temps ! Tout ça à finir un café sous une pluie battante avec tes deux loulous sortis d’une école de cinéma et que tu recroiseras un jour, إن شاء الله !

Entre Haguenau et le Haut-Rhin, c’est à une leçon sur la place de la femme dans la société malgache, pimentée de considérations sur la sociologie de la Réunion, que tu as droit, donnée en direct et tout en se retournant vers la plage arrière où tu te trouves, par une jeune fille à robe rouge.

Tu as donc été en route dans un coin que tu connais bien. Si tu avais besoin de racines, tu dirais même « c’est chez moi » et ses domaines attenants, mais tu as vu tout ceci avec des visages nouveaux et au milieu des projets chimériques, si seulement tu avais mille vies en une ! C’était un beau voyage où les échanges et les idées allaient plus vite que les voitures, mobilis in mobile de nos cerveaux à nous défiant le temps et les possibles, nous autres fleurs aux diverses formes qui savons même communiquer avec Windows.

 

Photo : extrait modifié de « autoroute 40 la nuit » par abdallahh

  1. Quelque chose d’un peu moins socialement valorisable que d’être des « rescapés de la route », d’avoir dit “no pasarán” aux gouttes de pluie ou d’être un Charlie du mauvais temps, mais enfin… []
(PdB) Écrit par :